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Dollar détonateur ?

par Frédéric Lordon, 10 septembre 2026
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Détonateur de marque Dupond, début du XXe siècle
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Carry trade… C’est obscur. C’est nĂ©vralgique. On sait dĂ©jĂ , entre private credit et krach IA, dans quel Ă©tat est la finance. On ne sait pas si ce qui est en train de se passer sur les taux d’intĂ©rĂŞt souverain, sur le front du change yen / dollar notamment, entre dans la catĂ©gorie des explosifs ou dans celle des dĂ©tonateurs — peut-ĂŞtre bien un peu des deux.

Remous yen-dollar

Lire aussi Renaud Lambert, FrĂ©dĂ©ric Lemaire & Julien TrĂ©visan, « La lame du dollar et la plaie monĂ©taire Â», Le Monde diplomatique, septembre 2026.

Le carry trade donc. Le carry trade est une opĂ©ration spĂ©culative qui consiste Ă  emprunter dans une devise Ă  faible taux d’intĂ©rĂŞt pour placer dans une autre avec de meilleurs rendements (des taux plus hauts), et empocher sa petite plus-value. Par exemple : le Japon, terre de taux d’intĂ©rĂŞt nuls depuis la fin des annĂ©es 1990 — formidable. Les carry traders se sont donc installĂ©s de longue date dans ce business simple et profitable : emprunter japonais, placer Ă©tasunien. On en Ă©tait lĂ  et puis voilĂ  que les taux japonais se sont mis Ă  remonter. Et pas qu’un peu. Mais pourquoi donc ? Parce que l’économie japonaise est progressivement sortie de son long coma dĂ©flationniste, par-dessus quoi les amusements de Trump dans le dĂ©troit d’Ormuz sont venus pousser comme il faut la remontĂ©e d’inflation (le Japon, comme le reste de l’Asie du Sud/Sud-Est, est très dĂ©pendant du Golfe pour ses approvisionnements Ă©nergĂ©tiques). VoilĂ  donc que les autoritĂ©s japonaises se mettent en devoir d’y faire quelque chose. Ceci d’autant plus que le yen est tombĂ© Ă  des niveaux inquiĂ©tants : de 80 yens pour 1 dollar en 2011, il est descendu jusqu’Ă  163 fin juillet. Et le yen faible nourrit l’inflation, par la composante des prix importĂ©s. VoilĂ  deux raisons d’augmenter les taux d’intĂ©rĂŞt : par action directe sur le rythme de l’économie, par action indirecte sur le taux de change. Et c’est une catastrophe.

C’en est une d’abord pour les carry traders dont les paris, qui reposaient sur certains Ă©carts de taux, sont dĂ©stabilisĂ©s — on Ă©value entre 600 et 800 milliards de dollars le volume des opĂ©rations en question. C’en est une, plus encore, pour le US Treasury. Car cette modification du paysage de taux d’intĂ©rĂŞt et de taux de change est porteuse de consĂ©quences considĂ©rables.

D’abord par la rĂ©action des investisseurs japonais. Ils sont tout bonnement les premiers crĂ©anciers de la dette publique Ă©tasunienne : pour 1,2 trillions de dollars (en deuxième le Royaume-Uni, la Chine depuis longtemps a sorti les aĂ©rofreins : de 1,3 trillions en 2013, elle est descendue Ă  660 milliards de dollars). Ă€ des niveaux de dĂ©tention pareils, un mouvement des investisseurs japonais peut entraĂ®ner des effets de grande ampleur. Or ils semblent faire mouvement, d’abord du simple fait que les rendements au Japon se redressent, encouragĂ©s Ă©galement par la ministre des finances qui en appelle au retour des capitaux au pays. OĂą l’on a besoin d’eux : pour soutenir le yen. CĂ´tĂ© Ă©tasunien. Il y a du dĂ©sastre dans l’air si le marchĂ© des US Bonds commence Ă  ĂŞtre secouĂ©. VoilĂ  qu’il l’est. Le rendement du titre Ă  30 ans a atteint son plus haut depuis 2007. Toutes choses Ă©gales par ailleurs (notamment de savantes opĂ©rations de couverture), les hausses de taux entraĂ®nent la baisse des cours des titres Ă©changĂ©s sur les marchĂ©s secondaires. Contrairement Ă  ce qu’on attendrait de la part du phare de la finance globalisĂ©e, la dĂ©tention de la dette Ă©tasunienne est peu extravertie puisqu’elle est rĂ©sidente Ă  70-75%. Pour un encours total de 40 trillions de dollars tout de mĂŞme. Le potentiel de perte est gigantesque. Le potentiel de perturbation Ă©galement car les titres du TrĂ©sor sont engagĂ©s dans de nombreux emplois : comme collatĂ©raux de la meilleure qualitĂ© dans les marchĂ©s monĂ©taires (repo), comme vĂ©hicule du refinancement des banques auprès de la banque centrale, comme titres quasi rĂ©glementaires pour des institutions financières (assurances, fonds de pension) qui se doivent de maintenir une part dĂ©terminĂ©e de leur actif dans la qualitĂ© investment grade (c’est-Ă -dire portant une note supĂ©rieure ou Ă©gale Ă  A).

Les procédés du désarroi

Du cĂ´tĂ© de l’US Treasury, on assiste au spectacle entre consternation et fureur. En premier lieu parce que l’énergumène-en-chef exige des taux d’intĂ©rĂŞt bas pour ne pas couler complètement aux midterms. Au moins autant parce qu’on est un peu conscient de l’effarante pyramide des dettes privĂ©es auxquelles les taux des US Bonds servent de rĂ©fĂ©rence, et dont elles suivent le mouvement — les dettes privĂ©es : l’explosif. Il y a la dette IA, colossale, et de plus en plus incertaine. Il y a les engagements du private credit, myriade d’entreprises dĂ©bitrices, souvent Ă  la limite de la perte de solvabilitĂ© et que des hausses de taux mĂŞme modestes peuvent suffire Ă  pousser au dĂ©faut — ceci sans parler des supplĂ©ments de dette que prennent les fonds eux-mĂŞmes, et les investisseurs dans les fonds, pour leviĂ©riser leurs opĂ©rations respectives. Il y a enfin les dettes des mĂ©nages, en train de reprendre le chemin des subprimes, spĂ©cialement les crĂ©dits auto et les cartes de crĂ©dit, avec des taux de delinquency Ă  90 jours toutes dettes confondues sur le point de renouer avec les niveaux de 2008. Il est bien certain que la combinaison de hausse des taux et de ralentissement de croissance ne fera qu’ajouter Ă  la fragilitĂ© financière de tous ces agents. Si bien qu’au total des mouvements de taux d’intĂ©rĂŞt intempestifs, survenant dans une situation d’instabilitĂ© financière structurelle et gĂ©nĂ©rale, pourraient bien prĂ©cipiter, disons, ce qui se passe quand on titille les explosifs.

Le secrĂ©taire au TrĂ©sor, Scott Bessent, est plutĂ´t bien placĂ© pour mesurer les dĂ©sastres potentiels que peut dĂ©clencher une hausse de taux qui irait trop loin, et ceci d’autant plus que tout y pousse dans la prĂ©sente situation de retour d’inflation. Aussi les investisseurs guettent-ils quotidiennement les augures, en provenance de la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale ou du TrĂ©sor. Or, ces deux-lĂ  commencent Ă  former un attelage un peu cahotant. Il appartient normalement au prĂ©sident de la Fed de prendre les choses en mains en cas d’inflation : les taux d’intĂ©rĂŞt qui tuent, c’est son rayon. Visiblement le nouveau taulier, Kevin Warsh, est plus que rĂ©ticent. Il faut dire que Trump, qui l’a nommĂ©, lui a mis 5 kilobars de pression pour qu’il n’en fasse rien — Trump n’entend la politique monĂ©taire que comme instrument pour maintenir les taux d’intĂ©rĂŞt au plus bas tout le temps. On attendait Ă  la mi-juin sa première rĂ©union du FOMC, le Federal Open Market Committee, oĂą se prennent les dĂ©cisions de taux, on attendait surtout qu’il les Ă©lève Ă©tant donnĂ©es les anticipations d’inflation dĂ©jĂ  installĂ©es. Il n’en fut rien, et l’on crut comprendre Ă  sa confĂ©rence de presse qu’il souhaitait en quelque sorte dĂ©lĂ©guer au marchĂ© obligataire le soin de faire le travail Ă  sa place. C’est une division du travail qui a tout pour dĂ©plaire Ă  Scott Bessent, soumis aux mĂŞmes pressions de la part de son supĂ©rieur hiĂ©rarchique, mais surtout prĂ©occupĂ© du cataclysme que pourrait dĂ©clencher un franchissement de seuil critique si les taux des US Bonds continuaient Ă  monter. Or, ils continuent.

L’inquiétude gagnant, Bessent a décidé de prendre les choses en mains, et sans ménagement. Il n’a plus qu’un unique objectif : soutenir le yen par tous les moyens. Entendre : par tous les moyens autres que la hausse des taux obligataires japonais eux-mêmes, qui entraîne le rapatriement des capitaux japonais, donc leur départ du marché obligataire US, donc des liquidations en masse de Bonds, donc la hausse de leurs taux d’intérêt. Et la déstabilisation de tout l’édifice des dettes, privées autant que publiques.

Parlant de moyens, c’est peu dire que Bessent n’est plus très regardant. Il a d’abord commandĂ© au TrĂ©sor de conduire des opĂ©rations de buybacks, c’est-Ă -dire de rachat de sa propre dette. Plus exactement de substitution : en contractant un supplĂ©ment de dette mais Ă  court terme pour financer les rachats sur les Ă©chĂ©ances longues — les plus importantes, celles qui font rĂ©fĂ©rence et surtout qui concernent la plus grande part de la dette Ă©tasunienne totale. On parle de yield curve management pour dĂ©signer ces opĂ©rations qui reconfigurent la courbe des taux : en l’occurrence en tentant de « l’aplatir », puisqu’il s’agit de faire baisser les taux longs en acceptant une hausse des taux courts. Ici, il faut bien l’avouer, le terme buyback prend des rĂ©sonances Ă©tranges. C’est qu’il fait habituellement l’objet des communiquĂ©s triomphaux des grandes entreprises qui rachètent leurs propres actions, dans une dĂ©monstration de prodigalitĂ© (pour l’actionnaire) supposĂ©e attester l’excellence de leur situation financière. Ici les buybacks de l’US Treasury sentent plutĂ´t la grand-peur et les solutions de dĂ©tresse pour tenter de conjurer le pire.

Mais un cran a été franchi lorsque Bessent a visiblement suggéré à la Réserve Fédérale d’intervenir directement sur le marché des changes pour soutenir le yen, non pas contre dollar mais en mobilisant ses réserves en euro, une mauvaise manière en rupture complète avec les usages, et qui a choqué dans le monde feutré des banques centrales : on ne règle pas ses petits problèmes monétaires bilatéraux en embarquant sans crier gare des monnaies tierces.

Il a donc fallu en revenir Ă  des procĂ©dures plus standard, si elles sont moins simples. La Fed dispose d’un instrument ad hoc, nommĂ© FIMA, pour Foreign and International Monetary Authority, qui offre aux autres banques centrales des lignes de repo. Repo est le petit nom de Repurchase agreement, un instrument grâce auquel un agent, en l’occurrence la banque centrale du Japon, peut se procurer de la liquiditĂ© en dollars pour une pĂ©riode de 24 Ă  48 heures moyennant la mise en collatĂ©ral d’un US Bond qu’elle dĂ©tient en portefeuille, tout l’avantage Ă©tant que ce circuit de liquiditĂ© inter-banques centrales permet de ne pas passer par les marchĂ©s obligataires. C’est en effet très exactement ce qui doit ĂŞtre Ă©vité : la Banque du Japon vendant ses US Bonds sur les marchĂ©s pour se procurer du dollar, afin de racheter du yen et le soutenir, contribuerait Ă  faire baisser le cours des Bonds et monter leur taux d’intĂ©rĂŞt — la chose que, prĂ©cisĂ©ment, il s’agit de conjurer Ă  tout prix. Créé en 2020, le guichet de la FIMA a Ă©tĂ© dimensionnĂ© pour des concours plafonnĂ© Ă  60 milliards de dollars par demandeur et par jour. Bessent, Ă©videmment, pousse pour qu’on relève les plafonds.

Gigantomachie (les marchés contre Fed-Treasury)

C’est ici que les choses commencent Ă  se mettre sĂ©rieusement de travers. La RĂ©serve FĂ©dĂ©rale est une banque centrale indĂ©pendante. Le Treasury Secretary n’a formellement aucune autoritĂ© sur elle, doit mĂŞme se garder de toute suggestion, ne parlons pas de pression. Or Bessent presse. Il presse parce qu’il est acculĂ©, parce qu’il faut soutenir Ă  tout prix ce foutu yen pour que les taux souverains japonais ne remontent pas pour que les crĂ©anciers japonais ne prennent pas le chemin du retour au pays donc pour qu’ils ne commencent pas Ă  liquider leurs vastes portefeuilles d’US Bonds pour que le foutu taux souverain Ă©tasunien arrĂŞte de monter pour que la croissance Ă©tasunienne n’ait pas les pattes coupĂ©es avant les midterms, enfin et peut-ĂŞtre surtout, que la foutue finance entière ne s’effondre pas. Nous sommes ici au lieu de l’hĂ©sitation quant Ă  la nature du prĂ©sent dĂ©sordre dans les marchĂ©s de taux souverains : dĂ©tonateur ou explosif Ă  part entière ? Un peu des deux, manifestement — les krachs dans les marchĂ©s de taux souverains peuvent en eux-mĂŞmes faire de fameux dĂ©gâts.

Les choses se mettent de travers, donc, parce que, entre Warsh qui fuit et Bessent qui presse, le spectacle a lieu sous les yeux des marchĂ©s, et que le public n’est pas content — c’est un public tatillon, qui fait toujours la mĂŞme chose quand il n’aime pas ce qu’il voit : il vend. Soit la dernière des choses qu’on voudrait le voir faire. Or, le public tatillon a ses petites idĂ©es Ă  lui. Il est d’avis que la banque centrale indĂ©pendante est la meilleure des choses de la terre. DĂ©tachĂ©e des errements du politique, de ses asservissements aux demandes aberrantes du populo, elle peut se consacrer en toute tranquillitĂ© aux exigences lĂ©gitimes de la finance : tenir l’inflation en lisière, garantir la liquiditĂ© des marchĂ©s, se faire le hĂ©raut de la dette publique excessive. En ce moment, l’inflation remonte, la dette enfle : qu’on laisse donc faire le banquier central sans le perturber par des agendas parasites. Ainsi pensent « les marchĂ©s ».

Stanley Druckenmiller, par exemple. Il est Ă  lui tout seul la voix des marchĂ©s. ForcĂ©ment, il n’est pas content. Bessent, dont il fut le mentor, lui est mĂ©connaissable. Druckenmiller prend donc la plume, et publie dans le Wall Street Journal. Titre : « La parole au marché » — au moins c’est clair. Les « bricolages » (« tinkering »), ça ne peut plus durer. L’obscur petit machin de la FIMA mobilisĂ© pour rĂ©gler des problèmes fondamentaux de taux longs, c’est « insensé » (« silly »). Ce Ă  quoi se livre Bessent est inadmissible : ça n’est plus du « liquidity management », c’est du « price management ». Et c’est très grave. Du dehors et lu comme ça, on pourrait ĂŞtre tentĂ© de trouver le scandale un peu surjouĂ©. Pas dans cet univers. Le « price management », c’est-Ă -dire le recours par le secrĂ©taire au TrĂ©sor Ă  des procĂ©dĂ©s variĂ©s pour intervenir directement afin de contenir, voire d’inverser, la hausse des taux longs, est ni plus ni moins qu’une hĂ©rĂ©sie. Car la fixation des prix est la prĂ©rogative exclusive « du marché ». VoilĂ  ce qu’il y a dans les tĂŞtes de la finance. Le prix fixĂ© par « le marché » est le vrai prix, le seul. Le reste — les « interventions » — ne sont que « manipulations », « distorsions » : prĂ©judidicables Ă©carts Ă  la vĂ©ritĂ©. Or, disent « le marché » et « la voix du marché », le marchĂ© est le plus fort. Par consĂ©quent, il finira par imposer sa vĂ©ritĂ©, pardon : la vĂ©ritĂ©.

Le pire est que ça n’est pas faux — que le marchĂ© soit le plus fort. En cette matière, l’histoire des crises monĂ©taires et financières livre de rudes enseignements. Les conditions dans lesquelles les « autoritĂ©s », gouvernements et banques centrales, peuvent faire plier les marchĂ©s sont rarissimes — dans la pĂ©riode rĂ©cente, seul le « Whatever it takes » de la BCE sous Mario Draghi y Ă©tait parvenu, mais c’était une situation très particulière et qui s’y prĂŞtait idĂ©alement. Pas le cas gĂ©nĂ©ral.

Pour se faire une idĂ©e du cas gĂ©nĂ©ral, il faut plutĂ´t remonter Ă  1992, lorsque les marchĂ©s dĂ©glinguèrent la livre sterling, jusqu’à l’expulser du Système monĂ©taire europĂ©en, et ceci contre tous les efforts de la Banque d’Angleterre, Ă  qui ils firent mordre la poussière. George Soros, en tĂŞte du mouvement des pirates qui shortaient la livre, s’y fit une fortune, et une rĂ©putation. Une succulente ironie veut que, dans son Ă©quipe d’alors, il y avait un certain Scott Bessent. Qui a visiblement oubliĂ© la leçon de cet Ă©pisode. Ces crises sont des luttes fĂ©roces dans lesquelles les protagonistes jettent tout ce qu’ils ont : les marchĂ©s leurs masses Ă©normes de capitaux, la banque centrale ses rĂ©serves mais aussi, et peut-ĂŞtre par-dessus tout, son capital symbolique.

Le capital symbolique est cette propriété spéciale, quasi magique (mais d’une magie sociale), qui fait la légitimité, et l’autorité, d’une institution. C’est en très large part un effet de croyance, mais quand la croyance est là, bien établie, ses pouvoirs sont considérables. D’un simple lever de petit doigt, ou par un murmure, le banquier central « légitime » conduit les marchés comme troupeau docile, précisément parce que sa parole fait autorité. Bien sûr la croyance fait aussi fond sur du réel, et la légitimité du banquier central, ou du secrétaire au Trésor, se maintient pour autant que ses interventions demeurent dans le périmètre du « raisonnable » et du « possible »… tel que les marchés l’apprécient (comme quoi, on ne sort jamais tout à fait de la croyance).

Dans la situation qui Ă©tait la sienne, la Banque d’Angleterre outrepassait en s’obstinant Ă  ne pas vouloir ajuster la paritĂ© de la livre alors que la croissance britannique, en rade, demandait de dĂ©valuer pour stimuler les exportations. Outrepassant, la banque centrale dĂ©truisit elle-mĂŞme son propre capital symbolique, avec les terribles effets de renversement qui suivent la perte de lĂ©gitimité : tout ce qu’elle se mit Ă  faire fut retenu contre elle. Croyant Ĺ“uvrer Ă  soutenir la livre, elle dĂ©cida, Ă  bout d’options, de relever ses taux d’intĂ©rĂŞt, normalement l’arme fatale — deux fois dans la mĂŞme journĂ©e, du jamais vu. La manĹ“uvre eut l’effet exactement inverse : les investisseurs y virent une dĂ©monstration de faiblesse, et la spĂ©culation n’en fut que plus dĂ©chaĂ®nĂ©e. Le sort de la Bank Ă©tait scellé : ses rĂ©serves en devises pour acheter de la livre furent vaporisĂ©es. Ă€ 19 heures le soir mĂŞme, elle rendait les armes, et la livre Ă©tait dehors.

Ce sera donc la faute Ă  la dette publique

Lire aussi FrĂ©dĂ©ric Lordon, « Pour en finir avec le chantage Ă  la dette Â», Le Monde diplomatique, octobre 2025.

Nous n’étions qu’en 1992, et si les masses de capitaux en mouvement sur les marchĂ©s Ă©taient sans comparaison avec celles d’aujourd’hui, elles suffirent Ă  mettre la banque centrale Ă  terre. C’est pourtant dans cette aventure que Bessent, qui la vĂ©cut cĂ´tĂ© short, s’engage Ă  nouveau mais du cĂ´tĂ© d’en-face. Les marchĂ©s de change grondent dĂ©jĂ  de mĂ©contentement. Les interventions de l’attelage Fed-Treasury ont Ă©tĂ© d’une efficacitĂ© contrastĂ©e : Ă  partir d’aoĂ»t, le yen est sans doute remonté… mais les taux des US Bonds aussi. Sans qu’on sache exactement qui crĂ©diter du « succès » sur le yen — relatif et fragile — : les autoritĂ©s ou les mouvements de marchĂ©. VoilĂ  en tout cas que Bessent passe la seconde, et plutĂ´t agressivement : « Maintenant c’est moi la banque ». Tel quel. Ici il faut entendre « la banque » au sens du casino, c’est-Ă -dire l’entitĂ© contre laquelle on ne gagne jamais. Le propos Ă©tait destinĂ© aux spĂ©culateurs — « n’essayez plus, ou vous sentirez votre douleur ». Mais qu’est-ce que Bessent a en stock exactement ? De « l’asymĂ©trie d’information » rĂ©pond-il. En substance : « Je sais ce que la Banque du Japon va faire parce que j’en parle avec elle — comprendre : je lui mets aussi ce qu’il faut de pression pour qu’elle relève ses taux —, quelque chose donc se prĂ©pare, qui va mettre Ă  mal vos shorts, et je ne manquerai pas d’y ajouter ma contribution coordonnĂ©e ». En gros Bessent met les investisseurs au dĂ©fi. Et la guerre est dĂ©clarĂ©e.

La sortie de Bessent semble plutĂ´t faite pour consolider un mouvement spontanĂ© sur le marchĂ© des changes, oĂą de nombreux opĂ©rateurs, notamment des hedge funds, prennent des positions sur une apprĂ©ciation du yen, vers 150, voire 140 contre dollar d’ici la fin de l’annĂ©e. L’affaire est-elle rĂ©glĂ©e pour autant ? Rien n’est moins sĂ»r. D’abord parce que les paris des hedge funds, ça va ça vient, et que l’idĂ©e d’un bon vieux fight pourrait les reprendre Ă  tout moment. Ensuite, et surtout, parce que, engagĂ©e dans la controverse des changes, mais utilisable indĂ©pendamment, une mayonnaise est en train de monter. C’est que le capital financier mobilisĂ© n’est pas avare de discours. « La dette US est beaucoup trop grosse », voilĂ  son nouvel angle d’attaque. 125% du PIB des États-Unis, on ne dira pas que c’est une paille. Que ce soit hors de portage d’une Ă©conomie aussi vaste, Ă  plus forte raison jouissant du privilège monĂ©taire de la devise-clĂ©, c’est beaucoup plus spĂ©cieux. Peu importe, le dentifrice est en train de sortir du tube, on ne l’y fera plus rentrer : « La dette est trop grosse, et c’est ça le problème ». Or, le « problème » est d’une gĂ©nĂ©ralitĂ© qui outrepasse largement l’affaire yen-dollar. Il existe — la voix des marchĂ©s le fait exister — en tant que tel : si les taux souverains US montent, c’est d’abord Ă  cause de ça. Et « si Bessent veut se rendre utile, qu’il arrĂŞte les manipulations dans les marchĂ©s de taux et de change et qu’il se mette plutĂ´t au travail lĂ -dessus ». Bon courage avec Trump Ă  l’étage au-dessus qui, de la macroĂ©conomie, ne connait que les droits de douane Ă  sa pogne, les taux d’intĂ©rĂŞt qui ne peuvent qu’être baissĂ©s, et les dĂ©penses militaires augmentĂ©es.

Baston

DĂ©sormais les investisseurs dans les marchĂ©s obligataires regardent les taux US pour eux-mĂŞmes, sans plus de considĂ©ration pour le change yen-dollar. « “C’est moi la banque” a dit l’autre, c’est parfait, on va voir ce qu’il a dans le coffre ». Le 9 septembre Bessent a sorti les muscles – plutĂ´t : cru les sortir. En dĂ©gainant un nouveau programme de buyback : 6 milliards de dollars. Triplement du plafond de 2 milliards. Et 2 de mieux par rapport aux 4 qui avaient d’abord Ă©tĂ© annoncĂ©s. Normalement de quoi stupĂ©fier/ravir/assommer les marchĂ©s. « C’est moi la banque ». Échec complet : les taux souverains US qui Ă©taient supposĂ©s baisser ont montĂ©. Passe l’ombre de la Bank of England. La scoumoune est en train de s’abattre sur Bessent, plus il s’agitera plus il s’enfoncera. Dans une illustration parfaite de ce qu’est le capital symbolique, et surtout de ce qui suit son effondrement, les marchĂ©s ont dĂ©crĂ©tĂ© que ce qui, en temps normal, est fait pour les enchanter, leur Ă©tait ici du dernier fâcheux – « dĂ©cevant », ont-ils dit : « 6 milliards, mais nous attendions 8, et mĂŞme 10 ». Les marchĂ©s sont « déçus » – voilĂ  le genre d’entitĂ©s avec lequel le capitalisme financiarisĂ© oblige Ă  traiter. La stratĂ©gie de Bessent a cru malin de proposer du crack. Comme de juste, ses clients en veulent toujours plus, le malheur Ă©tant que le dealer lui-mĂŞme ne peut pas suivre : le TGA, le Treasury General Account, dans lequel Bessent pioche pour ses opĂ©rations n’est pas fait pour soutenir les taux contre le marchĂ©. Le roulement de mĂ©canique de Bessent apparaĂ®t n’avoir rien de sĂ©rieux Ă  rouler. Un commentateur fait revenir en mĂ©moire un mot de Warren Buffett, très annĂ©es 80, mais finalement d’une parfaite actualité : « Il ment comme un ministre au bord d’une dĂ©valuation ». C’est Bessent qui a choisi la grammaire du casino, de la banque, du poker et du bluff : elle ne lui portera pas bonheur.

En tout cas, on n’en finit pas avec la discussion de l’explosif et du dĂ©tonateur. Car voici ce qu’apporte le nouvel Ă©lĂ©ment de langage de la finance : si tout s’écroule, ç’aura Ă©tĂ© la faute des dettes publiques et d’elles seules, comme d’habitude. Dans les tĂŞtes de libĂ©raux et dans celles de financiers, sauf Ă  ce que ces dernières finissent dans la litière comme avec les subprimes, tout est toujours de la faute de l’État impĂ©cunieux et de sa dette impĂ©cunieuse. Ce sera une parfaite manière de passer Ă  la trappe les Ă©normitĂ©s du private credit et de l’IA, leurs invraisemblables montagnes de dettes — privĂ©es — au bord de s’écrouler, mais en attente d’un krach US Bonds qui viendrait les sauver idĂ©ologiquement.

Fin de cycle

Dans l’écroulement en question — qui sera gĂ©nĂ©ral —, Dieu reconnaĂ®tra les siens. Le tableau de la finance dĂ©but de siècle est dĂ©cidĂ©ment chargĂ© — et, le temps passant, n’en finit pas de s’alourdir. Ă€ eux seuls, private credit et IA Ă©taient dĂ©jĂ  porteurs d’évĂ©nements de grande ampleur, au surplus potentialisĂ©s par la crise Ă©conomique « du Golfe ». Il s’y ajoute donc la perspective d’un krach obligataire dans les marchĂ©s souverains avec, dans le cas particulier des États-Unis, une ouverture de perspective plus large encore : celle de la fin de l’ordre monĂ©taire « dollar ». En d’autres termes le refermement d’une sĂ©quence historique entamĂ©e Ă  Bretton Woods — c’était en 1944. L’alignement de la destitution est en train de se former : la Chine qui, en un peu plus de dix ans, a divisĂ© par deux sa dĂ©tention de titres US ; les mouvements de relibellĂ© en renminbi du commerce international, notamment pĂ©trolier ; les monarchies du Golfe qui mĂ©ditent profondĂ©ment les dĂ©convenues de leurs supposĂ©s partenariats stratĂ©giques avec les États-Unis, et reçoivent les missiles iraniens pour ainsi dire Ă  poil, avec toutes les consĂ©quences qui en seront tirĂ©es, jusqu’aux partenariats financiers, ceux qui soutenaient le circuit des pĂ©trodollars, lui aussi vital au marchĂ© des US Bonds ; enfin, donc, le krach obligataire qui, bien sĂ»r dĂ©gĂ©nère en krach de change au « meilleur » moment : quand l’inflation repart et que le change ferait mieux de tenir pour Ă©viter l’inflation importĂ©e. Soit, en faisant les totaux : le basculement d’un ordre gĂ©opolitique et gĂ©oĂ©conomique, insĂ©parablement stratĂ©gique et monĂ©taire. Rarement rĂ©ductible Ă  un Ă©vĂ©nement unique, une fin de cycle hĂ©gĂ©monique Ă©chappe Ă  la datation, sinon symbolique. En tout cas les tendances sont Ă  l’œuvre. Quant au symbole, s’il en faut un, il se prĂ©pare.

Frédéric Lordon

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