En kiosques : octobre 2026
Abonnement Faire un don
Tout le « Diplo Â» pour 5 â‚¬ / mois jusqu’au 31 octobre
Accéder au menu

L’élection présidentielle aura-t-elle lieu ?

Terminus du néolibéralisme ou terminus de la démocratie

par Frédéric Lordon, 24 septembre 2026
JPEG - 239.5 kio
Abel Faivre. — « Coup d’oeil gĂ©nĂ©ral sur la fin du monde », entre 1908 et 1916.

En avril 2007, Buttonwood, la chronique « marchĂ©s » de The Economist, titre : « Signs of the beast ». La BĂŞte, c’est la crise des subprimes, dont il enregistre dĂ©jĂ  les prodromes. Mais cette bĂŞte-lĂ  est Ă  peine un surmulot. Ă€ cĂ´tĂ© de celle qui s’annonce. Ă€ ce stade, ça n’est plus une crise — mĂŞme scĂ©lĂ©rate. C’est le Grand Alignement : un Ă©vĂ©nement multifactoriel, isotrope (ça vient de tous les cĂ´tĂ©s), saturant, et surtout coordonné : toutes les dynamiques se potentialisent mutuellement, dans une synchronie de crise hors norme. Un Ă©vĂ©nement d’une magnitude Ă  mettre la perpĂ©tuation du capitalisme nĂ©olibĂ©ral sur la table.

Crise énergétique, crise alimentaire

On Ă©tait restĂ© perplexe de ce qu’avec une « évaporation » Ă©quivalente aux chocs de 1973, 1979 et 2022 (Ukraine) combinĂ©s, les prix du pĂ©trole Ă©taient d’abord restĂ©s « raisonnablement » autour des 100 dollars le baril. On dĂ©couvrit un peu plus tard que la SPR (Strategic Petroleum Reserve) Ă©tasunienne avait Ă©tĂ© intensĂ©ment mobilisĂ©e — moyennant quoi la voilĂ  Ă  son plus bas historique. Et que la Chine avait pris toute sa part de l’ajustement en rĂ©duisant massivement ses propres importations de pĂ©trole du Golfe pour faire de la place Ă  ses partenaires rĂ©gionaux. Deux jolies cartouches, mais sans suite. Maintenant ça va taper.

Après Ormuz, Bab Al-Mandeb est fermé. Le pipeline est-ouest d’Arabie saoudite est hors d’usage après les attaques houthistes. L’Arabie saoudite a d’ores et déjà annulé toutes ses livraisons de brut à destination de l’Europe pour le mois à venir. On lit des choses tout à fait étranges, comme : « Aramco traque le fuel en Méditerranée ». Aramco. La compagnie pétrolière saoudienne. Qui exploite le plus gros gisement du monde. Et donc : cherche à se procurer du pétrole « en Méditerranée ». De son côté, la Russie, ordinairement deuxième exportatrice de diesel, en est devenu importatrice du fait des frappes de drones ukrainiens sur les raffineries.

Lire aussi Mohamed Larbi Bouguerra, « La faim qui vient Â», Le Monde diplomatique, septembre 2026.

Une mention spĂ©ciale pour le diesel, en effet : qui dĂ©termine le coĂ»t d’acheminement de toutes les marchandises, et celui des productions agricoles (pĂŞche incluse bien sĂ»r). Le gallon de diesel moyen est proche des 6,50 dollars aux États-Unis (8,40 en Californie) — moins de 3 avant le dĂ©clenchement de la guerre contre l’Iran. L’effet sur la production agricole est dĂ©jĂ  dĂ©vastateur — entre inflation pour et par les producteurs qui survivent, et baisses de production du fait de ceux qui vont disparaĂ®tre. En rĂ©alitĂ© le tableau de la crise alimentaire est effrayant. Inflation sur les engrais nitrĂ©s, canicules, stress hydrique intense, El Niño : « Tous les facteurs d’une crise agricole majeure sont en train de se combiner », rĂ©sume Serge Zaka. Qui ne cache pas un soupçon d’inquiĂ©tude. Ce que confirme, Ă  un autre bout de l’espace social, une analyste de JP Morgan. De mĂŞme qu’un de ses collègues, de Barclays cette fois, qui, lui, Ă©tend la prĂ©vision Ă  toutes les matières premières.

L’inflation s’annonce violente. La rĂ©cession aussi. L’économie française s’y dirige dĂ©jĂ  gentiment. La Banque de France a rĂ©visĂ© sa prĂ©vision de croissance 2026 de 0,9% Ă  0,4% — un Ă©quivalent de mettre l’orteil dans l’eau avant le grand bain. Le choc massif de pouvoir d’achat sur les mĂ©nages se transmettra Ă  la consommation puis Ă  l’investissement. Les entreprises verront leur cash flow laminĂ© par le renchĂ©rissement du prix des intrants. Mais en matière de rĂ©cession, l’essentiel viendra d’ailleurs. De la finance.

Synergies fatales

Car l’apocalypse financière n’en finit plus de mĂ»rir. Dans le secteur du private credit, dont le paramètre vital, le taux des dĂ©fauts des entreprises auxquelles les fonds ont prĂŞtĂ©, monte inexorablement — 6,3% dit Fitch… 19% d’après Pimco, et cette fourchette aberrante dit assez en elle-mĂŞme le degrĂ© d’opacitĂ© qui règne dans ce compartiment de la finance. Qu’on n’appelle dĂ©cidĂ©ment pas shadow banking pour rien. Et puis il y a l’IA. Le mur du reset sur lequel la finance IA va tout droit, le mur des commitments, c’est-Ă -dire des promesses de commandes qui maintenant viennent Ă  Ă©chĂ©ance. Commandes de compute des labs aux hyperscalaires, commandes des hyperscalaires aux constructeurs de data centers (voir : « IA : le mur). Et la pyramide sur la pointe de l’IA qui commence Ă  vaciller — la pointe : une hypothèse dĂ©lirante, l’hypothèse de « la dĂ©rivĂ©e seconde positive », l’hypothèse de la croissance exponentielle indĂ©finie des capex et des valorisations boursières anticipĂ©es. Des montagnes de dettes, en trillions de dollars, qui vont vers leur irrĂ©solution — dont les premiers signes sont en train d’apparaĂ®tre

C’est de lĂ  que viendra en effet l’essentiel de la rĂ©cession et, comme toujours, comme dans toutes les crises de dettes privĂ©es, par le canal du crĂ©dit : autant les banques, et les prĂŞteurs en gĂ©nĂ©ral, ont Ă©tĂ© prodigues pendant la bulle, autant ils ne veulent plus prendre le moindre risque supplĂ©mentaire quand elle Ă©clate — y compris vis-Ă -vis des agents de l’économie rĂ©elle, qui n’ont Ă©tĂ© pour rien dans l’orgie mais n’en souffriront pas moins toutes les consĂ©quences de l’effondrement. Le credit crunch : l’étranglement du crĂ©dit pour toute l’économie. Une Ă©conomie sans crĂ©dit, une Ă©conomie en chute libre.

C’est en ce point que tout commence. La crise Ă©conomique d’Ormuz, la crise financière : deux systèmes de crise qui se potentialisent mutuellement, en formant quasiment un troisième, le système de leurs interactions — violemment dĂ©flagrantes. Impossible de reconstituer un enchaĂ®nement linĂ©aire : ça part dans tous les sens, et peu importe par oĂą ça commence. Par exemple : 1) Un dĂ©but de rĂ©cession pousse les taux de dĂ©faut dans le private credit. 2) Qui ne peut plus continuer Ă  « suivre » l’IA dont il est devenu le principal soutien financier. 3) La montagne de dettes « IA » commence Ă  s’écrouler par pans : Oracle, par exemple, ou Softbank, prĂ©mices du glissement de terrain gĂ©nĂ©ral. 4) Grand-peur dans les marchĂ©s de crĂ©dit. 5) Qu’on ne compte plus sur les investisseurs variĂ©s (en equity auprès des labs, placĂ©s dans les fonds de private credit ou souscripteurs des dettes des hyperscalaires) pour assurer la continuitĂ© des refinancements de l’IA. 6) Ni sur les banques. 7) Moment oĂą la pyramide IA s’effondre Ă  grand fracas. 8) EntraĂ®nant tous ses crĂ©anciers et tous ses actionnaires avec elle. 9) Donc les banques en bout de course. 10) Pertes en centaines de milliards de dollars, crise de liquiditĂ© foudroyante et credit crunch meurtrier. 11) Mise Ă  l’arrĂŞt de l’économie d’une brutalitĂ© sans nom, explosion des taux de dĂ©faut – rebouclage sur le private credit, l’IA, en fait toute la finance.

Disparition de « l’actif sans risque »

On pourrait donner de cet enchaĂ®nement-lĂ  dix variantes, Ă  partir de dix points de dĂ©part diffĂ©rents, Ă©tant donnĂ©e la densitĂ© des liens rĂ©ticulaires entre tous les Ă©lĂ©ments du tableau — hyper-redondance pour le pire. Mais ça n’est pas tout. Il y a le « nappage » : les taux d’intĂ©rĂŞt — comme une quatrième couche de crise : autonome en première instance, vouĂ©e Ă  entrer dans l’interaction avec les trois autres. Les taux d’intĂ©rĂŞt remontent. De partout. SpĂ©cialement les taux de la dette souveraine Ă©tasunienne et pour une multiplicitĂ© de raisons : le manque de rĂ©activitĂ© initiale face Ă  l’inflation de Kevin Warsh, le prĂ©sident de la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale, a conduit les marchĂ©s obligataires Ă  faire en quelque sorte le boulot Ă  sa place, en Ă©levant les taux souverains, considĂ©rĂ©s comme taux de rĂ©fĂ©rence ; de son cĂ´tĂ©, la remontĂ©e des taux au Japon menace d’écrouler le marchĂ© des US Bonds, dont les investisseurs japonais sont les premiers dĂ©tenteurs (pour 1,2 trillions de dollars…), qu’ils commencent Ă  vendre pour retourner au pays puisqu’on les y rĂ©munère mieux. Enfin, « la dette US est hors de contrĂ´le », ont dĂ©crĂ©tĂ© « les marchĂ©s ».

C’est toute la sphère des taux d’intĂ©rĂŞt qui est en train d’œuvrer pour le pire. Celle des taux obligataires souverains, donc. Celle des banques centrales Ă©galement, tous cerveaux reptiliens en alerte, qui ne connaissent que le mouvement de la hausse des taux quand revient l’inflation — et mĂŞme si ces hausses sont sans effet sur une inflation de pĂ©nurie des matières premières. En rĂ©alitĂ© les banquiers centraux se font tordre le bras par les marchĂ©s, qui, reptiliens autant qu’eux, rĂ©clament cette hausse Ă  cor et Ă  cri — quand bien mĂŞme elle viendra les dĂ©truire. Car c’est bien ce qui se produira : la hausse gĂ©nĂ©rale des taux d’intĂ©rĂŞt est le plus puissant dĂ©tonateur pour mettre Ă  bas, si elle en avait besoin, la pyramide des dettes privĂ©es qui commence Ă  chanceler — celle de l’IA et du private credit. Ceci sans compter le supplĂ©ment de rĂ©cession qui suivra d’une hausse gĂ©nĂ©rale des taux.

Avec ceci au surplus : la mise en cause de la dette publique Ă©tasunienne est une première. Elle aura, certes, la providentielle « vertu » de transfigurer une crise de dette privĂ©e en crise de dette publique — mouvement de masquage idĂ©ologique qui n’avait pas Ă©tĂ© possible lors de la crise des subprimes. Mais elle aura aussi l’effet, autrement coĂ»teux, de priver tout le système de la finance de son amortisseur ultime : l’actif dit « sans risque ». L’« actif sans risque », comme son nom l’indique, est le refuge oĂą se rendent les investisseurs quand tous les autres compartiments de la finance s’écroulent, dans un mouvement dit de flight to quality. En gĂ©nĂ©ral, c’est un titre souverain, jugĂ© de la meilleure qualitĂ©, au premier chef : la dette de l’hĂ©gĂ©mon. Mais voilĂ  que l’hĂ©gĂ©mon est en train de perdre les uns après les autres tous les Ă©lĂ©ments de son statut : gĂ©opolitique, et maintenant financier, et monĂ©taire. Que la dette de l’hĂ©gĂ©mon soit questionnĂ©e, et la « quality » est dĂ©truite : le « flight » n’a plus nulle part oĂą aller.

Scénario : l’élection présidentielle n’aura pas lieu

Une telle accumulation, une telle redondance, c’est du rarement vu : synergĂ©tique de la catastrophe. VoilĂ  le Grand Alignement : toutes les dynamiques du nĂ©olibĂ©ralisme, celles de la finance privĂ©e dĂ©rĂ©gulĂ©e, celle des dettes publiques marchĂ©isĂ©es, celles des rĂ©ponses de la politique Ă©conomique calĂ©es sur les demandes des investisseurs, celles de la mondialisation des chaĂ®nes d’approvisionnement, celles du report systĂ©matique de tous les ajustements sur les populations, toutes ces dynamiques sont en train d’entrer en phase. Quand l’intĂ©gralitĂ© des tendances du nĂ©olibĂ©ralisme conspirent, c’est le nĂ©olibĂ©ralisme lui-mĂŞme qui fait dĂ©monstration — et se dĂ©signe.

Le nexus de ses contradictions est total, sans solution. La rĂ©ponse de la politique Ă©conomique est dĂ©jĂ  connue : ce seront les coupes sauvages dans les dĂ©penses publiques et sociales, insensĂ©es en pĂ©riode de rĂ©cession. Les gouvernements s’y rendent dès maintenant, qui se sentent n’avoir aucune autre possibilitĂ©, et de fait : ils ont choisi avec l’Europe la soumission aux marchĂ©s ; puis, par folie idĂ©ologique, le refus de la recette fiscale prĂ©levĂ©e sur les riches et le capital ; crĂ©ant par consĂ©quent en longue pĂ©riode une dette publique telle que les investisseurs cette fois refuseront le principe des stabilisateurs budgĂ©taires automatiques. Laisser se creuser les dĂ©ficits (comme il le faudrait) : impossible — les marchĂ©s. Couper Ă  la sauvage : une folie — la rĂ©cession. Il n’y a plus nulle part aucun degrĂ© de libertĂ© — sinon bien sĂ»r par sortie du nĂ©olibĂ©ralisme : de l’euro, des marchĂ©s de capitaux, de l’interdit fiscal.

Le sentiment dans la population n’aura peut-être pas cette clarté analytique, mais il aura l’intensité qui lui convient dans le rejet violent d’un « ça » qui « ne peut plus durer ». En l’absence de mouvement social organisé, de directions syndicales à la hauteur de la conjoncture, ou bien qui croiront l’être avec « une journée d’action » et puis s’en va, ce sentiment de n’être pris en charge nulle part va croître, mais de la plus désordonnée des manières, et d’autant plus que les situations de détresse ne laisseront aucunement le loisir d’attendre la présidentielle. On en voit déjà les prémices. Quand la crise alimentaire va frapper, quand les ménages vont être réduits à des situations impossibles, il y aura des rideaux de fer d’hypermarchés qui vont voler et des stations-services prises d’assaut.

La macronie usurpatrice le voit venir, n’a peut-ĂŞtre jamais eu aussi peur depuis les « gilets jaunes ». Elle a raison. Le tsunami financier, Ă©conomique, social, politique, lui arrive dessus, elle sait qu’elle n’y Ă©chappera pas. Pour maintenir son règne, portĂ© Ă  sa perfection par la configuration nĂ©olibĂ©rale du capitalisme, la bourgeoisie est prĂŞte Ă  tout. Nous en avons dĂ©jĂ  les signes avant-coureurs. Une gigantesque opĂ©ration de conditionnement collectif est en cours. La rĂ©union Ă  l’ÉlysĂ©e avec tous les reprĂ©sentants des partis en donne les premières indications. Comme on pouvait s’y attendre, il s’agissait d’en appeler Ă  la concorde et Ă  l’unitĂ© nationale — c’est-Ă -dire au calme et Ă  la rĂ©signation — au moment oĂą la dislocation nĂ©olibĂ©rale s’apprĂŞte Ă  faire partir la sociĂ©tĂ© en morceaux. Ce n’est peut-ĂŞtre que le premier Ă©tage de la fusĂ©e.

Quel pourrait ĂŞtre le second ? Maintenant, nous quittons le domaine de la prĂ©vision raisonnĂ©e pour entrer dans celui du scĂ©nario — partant, dans le domaine du risque de ridicule… Ça n’est pas grave. Il faut faire avec parce que l’époque nous contraint d’abandonner tous les schèmes de l’extrapolation linĂ©aire, pour nous porter Ă  envisager du violemment « non linĂ©aire » — c’est-Ă -dire Ă  imaginer de l’inimaginable. Si besoin est du dĂ©lirant — rapportĂ© aux arguments « linĂ©aires ». Ici, le scĂ©nario non linĂ©aire/inimaginable/dĂ©lirant envisage ceci : l’élection prĂ©sidentielle n’aura pas lieu.

Lire aussi Thomas Jusquiame, « L’offensive culturelle de l’armĂ©e française Â», Le Monde diplomatique, septembre 2026.

On ne convoque pas des responsables de partis Ă  l’ÉlysĂ©e pour discuter du prix Ă  la pompe ou de la disponibilitĂ© des lĂ©gumes avec la DGSI, la DGSE et la DRM. Faisant cela, on installe quelque chose. Un Ă©tat d’exception. Par branchement de la crise Ă©conomique totale qu’on subit sur une crise gĂ©opolitique sans doute rĂ©elle, mais gĂ©rable — comme toujours : par la diplomatie. NĂ©anmoins qu’on fera grossir comme il faut — pour qu’elle avale la première. La manivelle marxiste qui tourne mĂ©caniquement que « le capitalisme rĂ©sout ses contradictions par la guerre » est une manivelle. On la voit parfois tourner… mĂ©caniquement. Et parfois rencontrer adĂ©quatement le rĂ©el. En l’occurrence. Et dans l’art d’envenimer Ă  dessein une crise gĂ©ostratĂ©gique qui, en rĂ©alitĂ©, n’est pas un pĂ©ril avant d’avoir Ă©tĂ© envenimĂ©e. Mais le militarisme qui s’est emparĂ© des « élites » françaises, politiques et mĂ©diatiques, est proprement dĂ©lirant. Au milieu de cent autres exemples qu’on trouverait Ă  France Inter, au Monde, partout en fait : on ne compte pas une seule soirĂ©e sur LCI sans ses deux heures rĂ©glementaires de « dĂ©bats » Ă  bandeaux (« Poutine sur le point d’une frappe nuclĂ©aire ? » ; « Les sous-marins russes » ; « Poutine sur le point d’une frappe nuclĂ©aire ? » ; « Les missiles hypersoniques russes » ; « L’armĂ©e russe prĂŞte Ă  attaquer l’Europe » ; « Poutine sur le point d’une frappe nuclĂ©aire ? »), ou de « documentaires » (« Poutine, le maĂ®tre du Kremlin », « Poutine dans son train blindé », « Poutine est (un) malade »). Les « installateurs » ne se trouvent pas qu’à l’ÉlysĂ©e.

On les trouve mĂŞme un peu partout. Andy Burnham, premier ministre britannique, avertit ses sujets qu’ils doivent « se prĂ©parer Ă  de sĂ©vères bouleversements de leurs existences », leur conseille de commencer Ă  « stocker de la nourriture en boĂ®te, de l’eau potable et Ă  faire preuve de rĂ©silience civile dans la perspective d’une guerre ». Visiblement, on ambiance Ă  l’échelle de l’Union europĂ©enne — Royaume-Uni rĂ©intĂ©grĂ© en l’espèce.

Envenimer, cependant, c’est la spĂ©cialitĂ© de Macron. En rĂ©alitĂ©, tout l’y pousse. Une situation gĂ©ostratĂ©gique envenimable, une situation Ă©conomique et sociale cataclysmique, une situation politique de contestation de mĂŞmes proportions, une menace idĂ©ologique sur l’ordre Ă  dĂ©fendre, enfin une psychĂ© qui ne sait rien faire d’autre qu’occuper le centre de la scène, qui refuse Ă  toute force de la quitter, pour continuer d’y assouvir ses tendances monarchiques autoritaires. La guerre, quitte Ă  en rester au simulacre — et quitte, symĂ©triquement Ă  en courir tous les risques d’instabilitĂ© –, n’est-elle pas la solution Ă©vidente, seule Ă  mĂŞme de trancher le nĹ“ud gordien ? Si par malheur l’idĂ©e fait son chemin dans la tĂŞte du forcenĂ©, elle y prendra comme indĂ©racinable. Au nom de la guerre imminente, il ouvrira un Ă©tat d’exception, activera l’article 16 et suspendra les Ă©lections — en se prĂ©valant de Zelensky Ă©videmment.

Ceci est un scĂ©nario. Pas un scĂ©nario pour temps ordinaires, c’est bien certain. Mais qui peut encore croire que nous sommes dans des temps ordinaires ? Un scĂ©nario n’est proprement dĂ©lirant que s’il est privĂ© de toute adĂ©quation Ă  sa conjoncture et de toute « rationalité » pour ceux qui y occupent des positions de pouvoir — n’ayant d’autre obsession que de s’y maintenir. Tous les scĂ©narios n’adviennent pas — c’est pourquoi on les appelle des « scĂ©narios » d’ailleurs. Ici, cependant, la « rationalité » est lĂ  et la conjoncture mĂ»rit. Ă€ la faveur d’une crise sans prĂ©cĂ©dent du nĂ©olibĂ©ralisme, une Ă©lection pourrait porter au pouvoir une force de rupture avec le nĂ©olibĂ©ralisme — avec d’autant plus de possibilitĂ©s de parvenir Ă  ses fins, avant et après l’élection, que la crise le lĂ©gitimera, l’appellera mĂŞme. Par consĂ©quent, l’élection ne doit pas avoir lieu. Entre le terminus du nĂ©olibĂ©ralisme et le terminus de la dĂ©mocratie, ça fait longtemps qu’il a choisi.

Frédéric Lordon

Partager cet article