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Onenne

La sainte de Tréhorenteuc

Onenne est la patronne secondaire de TrĂ©horenteuc. C’est Eutrope, Ă©vĂȘque de Saintes, qui est d’aprĂšs la tradition locale le premier saint de la paroisse. ConsidĂ©rĂ©e comme une des sƓurs du roi JudicaĂ«l, Onenne aurait eu une existence historique Ă  la fin du 6e ou au dĂ©but du 7e siĂšcle.

Onenne a aussi Ă©tĂ© appelĂ©e Onenna, Onnen, OnĂšne ou Ouenne. Son culte n’est attestĂ© que dans la seule paroisse de TrĂ©horenteuc. Elle possĂ©dait son tombeau dans l’Ă©glise, oĂč trois statues lui Ă©taient dĂ©diĂ©es. Les paroissiens se rendaient Ă  sa fontaine avec banniĂšre. La procession Ă©tait prĂ©cĂ©dĂ©e par des oies.

Les sources historiques

Deux sources gĂ©nĂ©alogiques font mention d’Onenne. La plus ancienne est la Vita Judicaelis du moine-Ă©crivain Ingomar, de l’abbaye de Saint-MĂ©en, rĂ©digĂ©e au dĂ©but du 11e siĂšcle. La partie gĂ©nĂ©alogique de la Vita est conservĂ©e dans le Chronicon Briocense 1. La seconde mention provient de la Vita Winnoc, rĂ©digĂ©e par Drogon, religieux de l’abbaye de Saint-Winoc Ă  Bergues (dĂ©partement du Nord) au 12e siĂšcle 2.

Onenne est citĂ©e dans ces Vitae parmi les trĂšs nombreux enfants de JudhaĂ«l et de son Ă©pouse Pritelle qui rĂšgnent sur la DomnonĂ©e armoricaine Ă  la fin du 6e siĂšcle. Elle est donc l’une des sƓurs de JudicaĂ«l, roi historique honorĂ© comme saint fondateur avec saint MĂ©en de l’abbaye Saint-Jean de GaĂ«l, refondĂ©e au 11e siĂšcle sous le nom d’abbaye de Saint-MĂ©en. Ces deux sources ne lui prĂȘtent aucun caractĂšre de saintetĂ© et ne donnent aucun dĂ©tail biographique la concernant.

  • L’historien Pierre Le Baud est, Ă  la fin du 15e siĂšcle, le premier Ă  la nommer Saincte Onenne. —  LE BAUD, Pierre, « Cronicques des Roys, Ducs et Princes de Bretaigne Armoricaine », in Histoire de Bretagne avec les chroniques des maisons de VitrĂ© et de Laval, Paris, Chez Gervais Alliot, 1638. p. 81 —
  • Elle est mentionnĂ©e au 17e siĂšcle par Albert le Grand sous le nom d’Ouenne, dans la liste des enfants de JudhaĂ«l et Pritelle. —  LE GRAND, Albert, Les vies des saints de la Bretagne Armorique, Rééd. 1659, Rennes, Jean Vatar, Julien FerrĂ©, 1637, Voir en ligne. p. 363 —
  • En 1836, l’abbĂ© Tresvaux note qu’elle est fĂȘtĂ©e au 1er octobre, date de la sainte Eurielle, sƓur d’Onenne, dans l’ancien calendrier de l’abbaye de Saint-MĂ©en. —  LOBINEAU, Dom Guy-Alexis et TRESVAUX, abbĂ© François-Marie, Les vies des saints de Bretagne et des personnes d’une Ă©minente piĂ©tĂ© qui ont vĂ©cu dans cette province, Vol. 2, Nouvelle Ă©dition, Paris, chez MĂ©quignon junior, 1836, Voir en ligne. p. 118 —
  • Le chanoine Garaby, au 19e siĂšcle, indique deux dates pour la fĂȘte de la sainte, au 1er octobre et au 30 avril. —  GARABY, abbĂ© Malo-Joseph de, Vie des bienheureux et des saints de Bretagne, pour tous les jours de l’annĂ©e, Saint-Brieuc, 1839, Voir en ligne. p. 445 —

Onenne rattachée à la famille royale de Domnonée au 11e siÚcle

L’abbaye de Saint-Jean de GaĂ«l a Ă©tĂ© abandonnĂ©e par les bĂ©nĂ©dictins au moment des invasions vikings du 9e siĂšcle. Le duc de Bretagne la refonde Ă  Saint-MĂ©en au dĂ©but du 11e siĂšcle. C’est de cette Ă©poque que date la Vita Judicaelis, hagiographie de JudicaĂ«l dans laquelle Onenne est mentionnĂ©e comme sa sƓur. Quatre siĂšcles sĂ©parent donc l’existence historique prĂ©sumĂ©e d’Onenne au 7e siĂšcle, de sa premiĂšre mention Ă©crite au 11e siĂšcle. Rappelons que dans cette version originelle, Onenne n’est pas sainte.

Si un culte d’Onenne existe Ă  cette Ă©poque Ă  TrĂ©horenteuc, le rattachement de son nom Ă  la famille royale de DomnonĂ©e par les moines de Saint-MĂ©en remplit une double fonction.

  • lui donner une lĂ©gitimitĂ© chrĂ©tienne en l’associant Ă  la famille de JudicaĂ«l qui compte plusieurs saints,
  • l’associer Ă  l’abbaye bĂ©nĂ©dictine dont son frĂšre est le fondateur.

Le culte de saint Eutrope introduit à Tréhorenteuc

Onenne est la patronne secondaire de TrĂ©horenteuc. C’est Eutrope, Ă©vĂȘque de Saintes (Charente-Maritime), qui est d’aprĂšs la tradition locale, le premier saint de la paroisse.

Eutrope Ă©tait fĂȘtĂ© Ă  Saintes du 29 avril au 1er mai 3 et Ă©tait invoquĂ© pendant les pĂ©riodes de sĂ©cheresse. Il Ă©tait aussi cĂ©lĂ©brĂ© le 1er novembre 4. —  LAMONTELLERIE, Aurore, « Culte de saint Eutrope de Saintes et survivances celtiques », Bulletin de la SociĂ©tĂ© de mythologie française, 1968, p. 94-108. —

Tombe de saint Eutrope Ă  Saintes

Si le culte d’Eutrope est attestĂ© en Saintonge dĂšs le haut Moyen Âge, il ne s’est dĂ©veloppĂ© qu’Ă  partir du 13e siĂšcle et ne s’est propagĂ© en Bretagne qu’au cours du 15e siĂšcle. À moins que TrĂ©horenteuc ne fasse figure d’exception, c’est trĂšs certainement Ă  cette Ă©poque qu’Eutrope y a Ă©tĂ© implantĂ©.—  AUDIAT, Louis, « Le culte de saint Eutrope », Bulletin de la SociĂ©tĂ© des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, Vol. 13, 1893, p. 102-116, Voir en ligne. p. 107 —

Eutrope est un saint aux pouvoirs nombreux et complexes. Il est rĂ©putĂ© soigner des troubles divers : affection de la vue, troubles de la marche des enfants, gestation difficile des femmes et enflure. Les explications qui en font le guĂ©risseur de l’hydropisie restent vagues. Le pouvoir du saint lui est gĂ©nĂ©ralement attribuĂ© Ă  cause de l’homophonie entre son nom et la maladie qu’il soigne : Eutrope s’associe facilement au terme voisin d’« hydrope ». Onenne partage avec Eutrope le pouvoir de guĂ©rir l’hydropisie. Pourtant, rien dans la lĂ©gende de la sainte ne se rĂ©fĂšre Ă  l’existence de ce pouvoir.

Leur fĂȘte est cĂ©lĂ©brĂ©e le mĂȘme jour, le 30 avril pour confondre les deux saints dans une mĂȘme invocation. Pour l’abbĂ© Tresvaux qui a rĂ©actualisĂ© le travail de Dom Lobineau au 19e siĂšcle, sainte Eurielle ou Urielle et la bienheureuse Onenne, sont toutes les deux fĂȘtĂ©es le 1er octobre. — Tresvaux, AbbĂ© (1836) op. cit., p.117 (Voir en ligne) —

Onenne liée au culte de la Vierge au 17e siÚcle

La paroisse de TrĂ©horenteuc dĂ©pendait de l’abbaye Notre-Dame de Paimpont. Les chanoines rĂ©guliers de Saint Augustin et leurs successeurs gĂ©novĂ©fains - qui prennent possession de l’abbaye Notre-Dame au milieu du 17e siĂšcle - sont chargĂ©s de vĂ©hiculer l’esprit de la rĂ©forme catholique dans les paroisses dont ils ont la charge. La banniĂšre de procession de TrĂ©horenteuc, datĂ©e du dĂ©but du 17e siĂšcle, place Onenne sous l’autoritĂ© de la Sainte Vierge et de l’enfant. Cette substitution a pour but de favoriser le culte de la dĂ©votion Ă  la Sainte Vierge. Prier Onenne revient alors Ă  cĂ©lĂ©brer Notre-Dame.

Au 17e siĂšcle, le pĂšre Barleuf, prieur de l’abbaye Saint-Jacques de Montfort, entreprend une réécriture de l’histoire de la cane de Montfort. Si Vincent Barleuf prend le temps d’écrire ce texte, c’est qu’il poursuit un dessein Ă©vangĂ©lique bien prĂ©cis : transmettre l’enseignement du Concile de Trente portĂ© par les chanoines gĂ©novĂ©fains aux paroissiens de Montfort.

[ Selon les commentaires de Michel Simonin, le rĂ©cit de Barleuf vise ] Ă  magnifier le culte de la virginitĂ© triomphante et concourt Ă  la promotion de celui des saints mais [...] est aussi le signe d’une christianisation imparfaite d’une tradition populaire que les missionnaires post-tridentins s’empressent de reprendre pour finaliser.

SIMONIN, Michel, Folklore et pastorale en Bretagne au XVIle siĂšcle : Ă  propos du miracle de la cane de Montfort, 1975.

Il est tentant de penser que les chanoines de Paimpont, proches de l’abbĂ© Barleuf, ont fait de mĂȘme au 17e siĂšcle Ă  TrĂ©horenteuc. La procession prĂ©cĂ©dĂ©e des oies Ă  la fontaine Sainte-Onenne se rapproche en effet des apparitions de la « cane de Montfort » qui attire des foules considĂ©rables au 17e siĂšcle.

La vie de sainte Onenne : une lĂ©gende locale christianisĂ©e

En l’absence de donnĂ©es biographiques historiquement attestĂ©es, les Ă©lĂ©ments relatifs Ă  la vie de sainte Onenne proviennent de lĂ©gendes chrĂ©tiennes de la rĂ©gion de TrĂ©horenteuc. Il existe qautre versions de la lĂ©gende de sainte Onenne. La plus ancienne provient d’un manuscrit du 18e siĂšcle aujourd’hui disparu. La deuxiĂšme est collectĂ©e Ă  Paimpont Ă  la fin du 19e siĂšcle. L’abbĂ© Gillard est l’auteur des deux derniĂšres Ă©crites en 1943 et en 1971.

Une légende manuscrite du 18e siÚcle

La plus ancienne version de la lĂ©gende chrĂ©tienne de sainte Onenne est tirĂ©e d’une transcription d’un manuscrit du 18e siĂšcle effectuĂ©e par l’abbĂ© PiĂ©derriĂšre, recteur de Saint LĂ©ry en 1863 et reprise par Sigismond Ropartz —  ROPARTZ, Sigismond, « PĂšlerinage archĂ©ologique au tombeau de sainte Onenne », Revue de Bretagne et de VendĂ©e, Vol. 10 / deuxiĂšme semestre, 1861, p. 195-219, Voir en ligne. pp. 196-219 —.

Cette lĂ©gende locale prĂ©sente la sƓur du roi JudicaĂ«l comme une princesse au comportement exemplaire, guidĂ©e par la foi et les vertus catholiques. Refusant le mariage pour se consacrer Ă  l’amour du Christ elle est sexuellement agressĂ©e par un prĂ©tendant déçu et miraculeusement sauvĂ©e par des canes sauvages.

Des canes sauvages passaient en effet dans les airs. Elles fondent sur le brutal et cruel ravisseur, font un tel bruit de leurs ailes et de leurs cris que des soldats qui passaient par hasard accourent à la nouveauté du spectacle. Ils aperçoivent et reconnaissent la princesse qui se défend comme un lion. Ils volent à elle... Le criminel tombe percé de milles glaives.

PIÉDERRIÈRE, abbĂ© Julien, « LĂ©gendes de sainte Onenne et de saint Utel recueillies d’aprĂšs la tradition populaire. », 1860, 13 p., Voir en ligne.

Onenne meurt des suites de son agression peu de temps aprĂšs, sans que l’ambiguĂŻtĂ© sur les causes de sa mort ne soit vĂ©ritablement clarifiĂ©e.

PlacĂ©e sur un lit de douleurs, une sorte de dĂ©lire s’empare de son esprit et dure quelques jours. Revenue un peu Ă  elle-mĂȘme, son Ăąme Ă©puisĂ©e se jette avec un extrĂȘme transport dans le sein du Dieu qu’elle n’a pas offensĂ©. MalgrĂ© tout, elle ressent parfois un trouble et une peine qui la rendent inconsolable. Sa dĂ©licatesse de conscience a subi un bouleversement supĂ©rieur Ă  ses forces physiques et morales [..] son organisation d’esprit, ses membres s’affaissent, son sang s’aigrit et se dĂ©compose. L’enflure se propage et annonce que le temps approche. Peu de temps s’écoulĂąt et le Ciel avait recueillit cette Ăąme angĂ©lique en lui donnant la couronne des vierges qu’elle avait si bien mĂ©ritĂ©e.

PiéderriÚre, Julien (1860) op. cit.

Un conte collecté au 19e siÚcle

Un conte collectĂ© par Adolphe Orain, vers 1870, auprĂšs d’une gardienne de vaches du village voisin de NĂ©ant 5, donne une autre version de la vie de la sainte. —  ORAIN, Adolphe, « Sainte Onenna – rĂ©cit de la gardeuse de vaches », Revue de Bretagne et de VendĂ©e, Vol. 38, 1875, p. 269-273, Voir en ligne. —

Onenna est la fille du roi de Bretagne HoĂ«l III. Un ermite de passage Ă  la cour royale de GaĂ«l lui annonce qu’elle ne vivra pas longtemps. ImpressionnĂ©e par cette prĂ©diction, la petite Onenna dĂ©cide de se consacrer Ă  Dieu et fuit la demeure parentale pour rĂ©aliser ce vƓu. Elle trouve refuge dans un chĂąteau, aprĂšs avoir Ă©changĂ© ses vĂȘtements contre des guenilles. Onenna devenue gardienne d’oies, cueille chaque jour des fleurs au jardin du chĂąteau et les dĂ©pose dans la chapelle oĂč elle prie la Vierge. Un jour, un miracle se produit.

La chĂątelaine admirait le recueillement et la piĂ©tĂ© de cette jeune fille, dont la figure s’illuminait en prononçant ses priĂšres. Tout Ă  coup, ĂŽ miracle ! deux anges, qui semblaient descendre du ciel, prirent l’enfant par les bras et la soulevĂšrent de façon Ă  lui permettre de recevoir un baiser des lĂšvres de la sainte Vierge.

Orain, Adolphe (1875) op. cit.

La chĂątelaine qui l’Ă©piait lui fait avouer le miracle ainsi que sa royale origine, puis la convainc de retourner auprĂšs de ses parents. De retour Ă  la cour de GaĂ«l, la prĂ©diction s’accomplit et Onenna meurt d’hydropisie.

La lĂ©gende collectĂ©e par Adolphe Orain est Ă  mettre en liaison avec le culte de la dĂ©votion Ă  la Sainte Vierge prĂŽnĂ© par les gĂ©novĂ©fains de Paimpont Ă  partir du milieu du 17e siĂšcle. Une partie des Ă©lĂ©ments mythiques de la premiĂšre version de la lĂ©gende d’Onenne en est absente ; l’agression sexuelle et la protection des canes ont disparu. Le point d’orgue de l’histoire est le miracle de l’apparition des anges et de la Sainte Vierge Ă  Onenne. Cette version qui porte l’empreinte de la rĂ©forme catholique fait d’Onenne une simple dĂ©vote de la Vierge.

Une structure mythique dans la lĂ©gende d’Onenne

Selon Philippe Walter, la plus ancienne version de la lĂ©gende d’Onenne, tirĂ©e du manuscrit du 18e siĂšcle, comporte des thĂšmes mythiques prĂ©-chrĂ©tiens qui ont survĂ©cu malgrĂ© la christianisation opĂ©rĂ©e au cours des siĂšcles par le clergĂ© local.

On notera aussi l’existence de saintes celtiques dont la lĂ©gende mĂ©diĂ©vale prĂ©sente l’incrustation de thĂšmes mythiques prĂ©-chrĂ©tiens, vraisemblablement d’origine celtique. La plus intĂ©ressante est assurĂ©ment sainte Onenne, honorĂ©e Ă  TrĂ©horenteuc. Elle est convoitĂ©e par un jeune seigneur du voisinage qui veut l’Ă©pouser alors qu’Onenne veut Ă  tout prix rester vierge. Les oies gardĂ©es par la jeune fille s’interposent entre le prĂ©tendant et Onenne et parviennent Ă  le mettre en fuite.

WALTER, Philippe, Arthur, l’ours et le roi, Imago, 2002. [pages 154-155]

Philippe Walter Ă©crit que la structure mythique qui apparait dans la lĂ©gende d’Onenne est celle du mythe de l’inviolabilitĂ© de la vierge divine.

Il se retrouve de maniĂšre trĂšs lisible dans la lĂ©gende populaire de sainte Onenne. Cette sainte de BrocĂ©liande est un autre avatar christianisĂ© de la grande dĂ©esse : dans son nom, on retrouve la finale ene/ane qui renvoie tout Ă  la fois au nom de la grande dĂ©esse Ana ou Dana et au canard (ane ou ene dĂ©signe cet oiseau d’eau en ancien français). La lĂ©gende rapporte que Onenne gardait les oies lorsqu’elle faillit ĂȘtre violĂ©e par un seigneur du voisinage. Les oies la protĂ©gĂšrent, jetant symboliquement un sort au mĂ©chant seigneur qui poursuivait Onenne. Les oies permirent alors Ă  leur maitresse d’Ă©chapper Ă  ce mariage forcĂ©.[...] Onenne, de la mĂȘme façon que [...] d’autres saintes ayant un rapport avec les oiseaux et l’eau, rappelle Ă  travers sa lĂ©gende, un autre grand thĂšme de la mythologie celtique des dĂ©esses-mĂšres que la lĂ©gende de Viviane illustre sous une forme romanesque : le liage d’un rival ou d’un adversaire de la dĂ©esse menacĂ©e dans son intĂ©gritĂ©.

WALTER, Philippe, Merlin ou le savoir du monde, Imago, 2000. [page 176]

Bernard Robreau dĂ©cĂšle lui aussi un thĂšme mythique prĂ©-chrĂ©tien dans la lĂ©gende d’Onenne. La structure de ce mythe est partout la mĂȘme : des femmes d’origine royale poursuivies par un violeur ou un incestueux, dĂ©fendent leur virginitĂ© en se transformant en oiseaux, la plupart du temps en canes, oies ou cygnes. Elles sont des Ă©manations de la figure d’Ana, dĂ©esse celtique ou prĂ©-celtique. Ces dĂ©esses comme Ana, Morgana, Viviana ou Onenna sont associĂ©es Ă  la symbolique de l’eau et au culte des fontaines.

[...] Nous pouvons constater que le thĂšme, bien que rarissime, a Ă©tĂ© conservĂ© Ă  deux exemplaires sur les confins de la forĂȘt de Paimpont. La premiĂšre fois, il concerne sainte Onenne dont on raconte Ă  TrĂ©horenteuc que, poursuivie par un seigneur qui en voulait Ă  sa virginitĂ©, elle fut dĂ©fendue par les oies qu’elle gardait. Depuis des oies commĂ©moreraient l’Ă©vĂ©nement en suivant la procession en l’honneur de la Vierge qui se rend Ă  la fontaine Sainte-Onenne au temps de l’Assomption. Comme on le voit, le clergĂ© a lui mĂȘme fait ici bonne garde : sainte Onenne n’a plus guĂšre conservĂ© que des traces trĂšs lĂ©gĂšres d’une identitĂ© folklorique plus complexe. Onenne est devenue gardeuse d’oies et la procession rattachĂ©e au culte de la Vierge Marie.

ROBREAU, Bernard, « Yvain et les fĂ©es de BrocĂ©liande », in BrocĂ©liande ou le gĂ©nie du lieu, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 147-148. [pages 147-148]

Onenne et l’abbĂ© Gillard

Deux versions de la lĂ©gende d’Onenne par l’abbĂ© Gillard

La version de 1943

L’abbĂ© Gillard est nommĂ© curĂ© de TrĂ©horenteuc en 1942. En juin 1943, il publie une nouvelle version de la lĂ©gende de sainte Onenne.—  GILLARD, abbĂ© Henri, « Notice sur sainte Onenne », in Documents inĂ©dits "in memoriam", Vol. 20, 1942, Josselin, AbbĂ© Rouxel, 1987, (« Ć’uvres complĂštes : le recteur de TrĂ©horenteuc »), p. 57-62. —

ÂgĂ©e de douze annĂ©es, la jeune Onenne est conduite par sa mĂšre auprĂšs de saint Élocan qui rĂ©sidait dans son ermitage de Saint-LĂ©ry. Celui-ci la bĂ©nit et prĂ©dit Ă  la mĂšre la saintetĂ© de sa fille. La princesse vient alors vivre Ă  TrĂ©horenteuc au manoir de la Roche, consacrant son temps aux bonnes Ɠuvres et Ă  la priĂšre. À l’Ăąge de 30 ans, alors qu’elle revient de Brambily, elle est attaquĂ©e par un groupe de jeunes qui tuent toutes les compagnes de la sainte.

Sainte Onenne défendant son honneur
Vitrail de la nef de l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc
Henry Uzureau

Un jeune lui « propose » alors de pĂ©cher mais Onenne dĂ©fend vaillamment sa virginitĂ©. Des canes sauvages qui passaient dans le ciel alertent une troupe de soldats et sauvent ainsi la sainte. Quelques mois plus tard, Onenne meurt des suites de cette agression et se fait enterrer dans l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc.

On l’enterra dans l’emplacement de l’Ă©glise. Elle y repose encore aujourd’hui sous les dalles. OĂč exactement ? On n’en sait rien. Mais c’est un fait confirmĂ© par une tradition qui n’a jamais variĂ© : l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc, oĂč de Sainte Onenne, n’est qu’un immense reliquaire oĂč sont dĂ©posĂ©es quelque part les restes de la Sainte.

Gillard, Abbé (1943) op. cit.

La version de l’abbĂ© Gillard opĂ©re une synthĂšse entre les deux prĂ©cĂ©dentes versions de la lĂ©gende. Elle commence comme celle d’Adolphe Orain, puis reprend la trame de la version de l’abbĂ© PiĂ©derriĂšre. La vie d’Onenne n’y est donc pas comme dans la version d’origine, une vie de chrĂ©tienne dont l’exemplaritĂ© dans les vertus catholique en fait une sainte. Elle demeure, comme dans le collectage d’Adolphe Orain, un exemple de dĂ©votion Ă  la Vierge sanctifiĂ© par un miracle.

La version de 1971

En 1971, l’abbĂ© Gillard publie une seconde et derniĂšre version de la lĂ©gende d’Onenne. Le texte, beaucoup plus court et synthĂ©tique, Ă©vacue toute les rĂ©fĂ©rences Ă  la version de l’abbĂ© PiĂ©dderiĂšre. La vie d’Onenne se limite Ă  sa jeunesse et au miracle de l’apparition des anges consĂ©cutif Ă  la puretĂ© de sa dĂ©votion Ă  la Vierge. La vie adulte d’Onenne, rĂ©duite Ă  deux phrases, ne comprend plus l’Ă©pisode de l’agression sexuelle. La sainte meure sans qu’une quelconque cause Ă  son dĂ©cĂšs ne soit Ă©voquĂ©e.—  GILLARD, abbĂ© Henri, VĂ©ritĂ©s et lĂ©gendes de TrĂ©horenteuc, Saint-Joachim Sainte-Anne d’Auray, AbbĂ© Gillard Auteur-Editeur, 1971, 47 p., (« Ancien recteur de TrĂ©horenteuc »). [pages 5-8] —

Les deux versions de la lĂ©gende d’Onenne par l’abbĂ© Gillard diffĂšrent notablement. Ces diffĂ©rences rĂ©vĂšlent l’affirmation d’un « catholicisme personnel », dans lequel les Ă©lĂ©ments archaĂŻques de la version d’origine sont supprimĂ©s ou mis Ă  distance.

Onenne, les artistes et l’abbĂ© Gillard

En 1942, l’abbĂ© Gillard dĂ©couvre une Ă©glise vĂ©tuste au bord de la ruine. Le tombeau de sainte Onenne, principale attraction de l’Ă©glise est une simple statue de bois du 18e siĂšcle au crĂąne fracassĂ© qu’on a couchĂ©e sur le dos.—  BLOT, Roger, L’abbĂ© Gillard et les artistes de TrĂ©horenteuc, Josselin, Association pour la Sauvegarde des Oeuvres de l’AbbĂ© Gillard, 2019, n.p. p. —

Homme d’Ă©glise cultivĂ©, l’abbĂ© a des idĂ©es originales et bien arrĂȘtĂ©es sur le christianisme. Il juge notamment ce tombeau trop piteux pour demeurer dans l’Ă©glise et en 1943, le dĂ©truit ainsi que deux statues de sainte Onenne. L’abbĂ© ne vise cependant pas Ă  faire disparaitre Onenne de TrĂ©horenteuc. Il lui consacre, au contraire, une partie importante des amĂ©nagements de sa nouvelle Ă©glise.

DĂšs 1943, il commande au sculpteur Edmond Delphaut deux statues en bois figurant les saints locaux, JudicaĂ«l et Onenne. Un prisonnier de guerre allemand, Karl Rezabeck, travaillant Ă  TrĂ©horenteuc de 1945 Ă  1947, exĂ©cute les trois tableaux du chƓur dont l’un reprĂ©sente sainte Onenne au milieu de sa famille.

Onenne au milieu de sa famille
Tableau du choeur de l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc
Karl Rezabeck

La sainte est Ă©galement reprĂ©sentĂ©e en gardienne d’oies dans la troisiĂšme station du chemin de croix de TrĂ©horenteuc peint par le mĂȘme Karl Rezabeck.

TroisiÚme station du chemin de croix de Tréhorenteuc
Karl Rezabeck

Il fait ensuite apposer une plaque de marbre sur le grand autel construit par Peter Wisdorf vers 1945-1946 pour illustrer la conclusion de sa Notice Ă  Sainte Onenne : Dans l’emplacement de cette Ă©glise Ă©levĂ©e en son honneur a Ă©tĂ© enterrĂ©e sainte Onenne, Vierge, fĂȘte le 1er octobre.

Autel de l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc
Peter Wisdorff

De 1948 à 1949, il fait réaliser par Henry Uzureau un cycle de vitraux évoquant six épisodes de la vie de sainte Onenne, reprenant la version de la légende réécrite par ses soins en 1943.

Les retards dĂ»s Ă  la guerre et le manque d’argent seront profitables aux vitraux de la nef : cela laissa le temps Ă  l’abbĂ© Gillard de rĂ©organiser les baies. Il n’y avait en effet qu’une seule baie du cĂŽtĂ© nord. Il la remplaça par une niche et ouvrit trois baies en symĂ©tries avec celles du midi (cĂŽtĂ© sud, celle du bas de l’Ă©glise est aussi son Ɠuvre). Il put ainsi dĂ©velopper un cycle consistant de six verriĂšres sur la vie de Sainte-Onenne et son enterrement dans l’Ă©glise. [...] Ce cycle de vitraux plus le tableau du chƓur, illustre trĂšs prĂ©cisĂ©ment la notice publiĂ© par l’abbĂ© Gillard en 1943.

Blot, Roger (2019) op. cit.
L’enterrement de sainte Onenne
Vitrail de la nef de l’église de TrĂ©horenteuc
Henry Uzureau

L’abbĂ© Gillard consacre la chapelle nord Ă  la Vierge et demande vers 1948 Ă  l’atelier d’Henry Uzureau d’en rĂ©aliser le vitrail. Il fait ouvrir un oculus dans le mur nord et choisit de reprĂ©senter une Vierge couronnĂ©e, les mains jointes en priĂšre, illustrĂ©e de la phrase : Celle qui aima Sainte Onenne. LĂ  encore, le lien qui infĂ©ode le culte d’Onenne Ă  celui de Marie est rappelĂ©.

Vitrail de la chapelle de la Vierge de l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc
Henry Uzureau

Elle ne fit pas de miracle. Mais par sa bontĂ©, sa patience et sa piĂ©tĂ©, elle mĂ©rita l’admiration de son entourage au point que ceux qui la connurent la placĂšrent sur les autel. C’est Ă  elle qu’est consacrĂ©e l’Ă©glise de TrĂ©horenteuc, la seule Ă©glise au monde dont elle soit titulaire.

Gillard, Abbé Henri (1971) op. cit. p. 9

L’abbĂ© Gillard s’inscrit donc dans la continuitĂ© de la christianisation du culte d’Onenne par le clergĂ© local. Comme ses prĂ©dĂ©cesseurs, il efface de l’Ă©glise les traces archaĂŻques de son culte, les remplaçant par des Ɠuvres artistiques qui transmettent une vision plus conforme de l’histoire de la sainte. L’abbĂ©, qui rĂ©intĂ©gre les oies dans la procession, l’a aussi dĂ©placĂ©e au 15 aoĂ»t, jour du pardon de Notre-Dame, contribuant plus encore Ă  assimiler le culte d’Onenne Ă  celui de la Vierge.


Bibliographie

AUDIAT, Louis, « Le culte de saint Eutrope », Bulletin de la SociĂ©tĂ© des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, Vol. 13, 1893, p. 102-116, Voir en ligne.

BELLAMY, FĂ©lix, La forĂȘt de BrĂ©chĂ©liant, la fontaine de Berenton, quelques lieux d’alentour, les principaux personnages qui s’y rapportent, Vol. 1, Rennes, J. Plihon & L. HervĂ©, 1896, Voir en ligne.

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↑ 1 â€ą Le Chronicon Briocense est une compilation anonyme, rĂ©alisĂ©e entre 1397 et 1416, de textes traitant de l’histoire de Bretagne. L’historien AndrĂ©-Yves BourgĂšs en a Ă©tudiĂ© la partie contenant la Vita Judicaelis.

Un nouvel examen [...] du texte qui figure dans le Chronicon Briocense (paragraphes 162-174) fait apparaitre que le chroniqueur a procĂ©dĂ©, ici comme ailleurs, tout Ă  la fois en dĂ©membrant et en regroupant diffĂ©rents textes qu’il a compilĂ©s ; Ă  quoi vient s’ajouter son propre texte. On peut ainsi distinguer six parties [...] La premiĂšre est Ă©cartelĂ©e entre le paragraphe 162 et le 174 : il s’agit d’un extrait de la gĂ©nĂ©alogie de la dynastie de DomnonĂ©e, qui couvre les trois gĂ©nĂ©rations de Judual, JudhaĂ«l et JudicaĂ«l ; et qui fournit notamment les noms des quatre frĂšres de JudhaĂ«l et ceux des dix-neuf frĂšres et sƓurs de JudicaĂ«l. L’ensemble de cette gĂ©nĂ©alogie est Ă©galement rapportĂ©e par Pierre Le Baud qui l’attribue explicitement Ă  Ingomar ; elle figure avec quelques variantes en prologue de la vita de Winnoc. Il n’est pas possible de conclure explicitement que cette gĂ©nĂ©alogie faisait effectivement partie du dossier hagiographique de saint JudicaĂ«l.

BOURGÈS, AndrĂ©-Yves, « Le dossier littĂ©raire des saints JudicaĂ«l, MĂ©en et LĂ©ri. », in Corona Monastica. MĂ©langes offert au pĂšre Marc Simon., Presse Universitaire de Rennes, 2004, (« Britannia Monastica »), p. 83-92, Voir en ligne.

↑ 2 â€ą Winnoc ou Winoc est un saint breton du 7e siĂšcle, apparentĂ© Ă  JudicaĂ«l. Fondateur du monastĂšre de Bergues dans l’actuel dĂ©partement du Nord, il aurait Ă©vangĂ©lisĂ© les Flandres françaises en compagnie de saint Josse, saint Madoc et saint Arnoc.

↑ 3 â€ą Ces dates correspondent au temps de la grande fĂȘte celtique de Beltaine, fĂȘte de la lumiĂšre et du feu. Elle marque la fin de la saison sombre et le dĂ©but de la saison claire

↑ 4 â€ą Cette date correspond Ă  la fĂȘte celtique de la Samain, fĂȘte religieuse qui cĂ©lĂšbre le dĂ©but de la saison « sombre » de l’annĂ©e celtique

↑ 5 â€ą Ce toponyme est attestĂ© pour la premiĂšre fois sous sa forme bretonne Neant (sans accent) en 1330. À l’origine, la commune ne portait que le nom de NĂ©ant, du breton Neñv signifiant « Les Cieux » ou « Le Paradis ». Un dĂ©cret en date du 27 juin 1947 entĂ©rine le changement de nom de la commune qui s’appelle dĂ©sormais NĂ©ant-sur-Yvel.