Rémy Chauvin
Les sociétés les plus complexes chez les insectes
Innombrables sont chez les insectes les phénomènes présociaux, parasociaux ou tout à fait sociaux. Un des exemples les plus dramatiques de rassemblement subsocial est celui des nuées de sauterelles, où des milliards d'insectes peuvent couvrir plus de cent kilomètres carrés et obscurcir le soleil. (Rappellerai- je que si chaque sauterelle pèse un peu plus de deux grammes, le poids des insectes d'une nuée très ordinaire peut dépasser soixante dix mille tonnes!) Cependant si l'on peut démontrer que les individus y sont attirés les uns vers les autres par un phénomène d'interattraction facilement mesurable, et si l'on peut observer des cas d'imitation non équivoques, il est pourtant difficile de parler ici de phéno- mènes véritablement sociaux. Bien que les transitions soient parfois insensibles, les biologistes s'accordent généralement à ne parler de sociétés vraies chez les insectes que lorsque apparaissent des particularités d'un tout autre ordre, comme la division du travail, et la répartition en castes, ainsi qu'une participation à V œuvre commune. Pratiquement alors, l'étude des sociétés les plus évoluées se ramène à celle des abeilles, des fourmis et des termites.
Les abeilles ont été les plus étudiées, parce que Y Apis mellifica est depuis toujours la vieille compagne de l'homme et qu'elle constituait jadis en Occident la seule source de matières sucrées dont on disposait. Le nombre de travaux qui porte sur les abeilles est immense. Lorsque j'ai rédigé avec de nombreux collaborateurs le seul traité de biologie de l'abeille qui ait jamais été écrit, il a fallu que les éditions Masson nous concèdent cinq tomes et deux mille pages de texte ; et encore, eûmes-nous, en plus d'un endroit, la conviction de passer trop rapidement! Il y a de nombreuses abeilles solitaires ou subsociales. En fait, on peut dire que l'on rencontre chez les Apides des gradations insensibles, mais notre Apis mellifica occupe le sommet de la pyramide.
Les fourmis sont relativement voisines des abeilles puisqu'elles appartiennent comme elles à l'ordre des Hyménoptères, insectes à quatre ailes souvent pourvus d'un aiguillon. Aucune fourmi n'est solitaire, elles forment toutes des sociétés plus ou moins complexes et plus ou moins nombreuses. On en compte plus de six mille espèces à la surface du globe, avec des morphologies très différentes, et des différences de taille comparables à celles qui séparent la souris de l'éléphant. C'est peut-être chez les fourmis que l'on rencontre les instincts les plus complexes du monde des insectes ou du monde animal tout court, puisqu'elles pratiquent l'art de la guerre, l'agriculture, l'élevage de bétail et qu'elles n'hésitent pas à se droguer...
Les termites sont extrêmement différents, au contraire, à la fois des abeilles
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