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Beauf

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Le beauf — mot d'argot français employĂ© dans le langage courant — est un stĂ©rĂ©otype de Français moyen vulgaire, inculte et bornĂ©.

PassĂ© dans le langage familier, le personnage du « beauf », abrĂ©viation de « beau-frĂšre »[1], est baptisĂ© par le dessinateur Cabu dans Charlie Hebdo en 1973, puis repris dans une rubrique du Canard enchaĂźnĂ© et plusieurs albums de dessins du mĂȘme auteur (Le Grand Duduche, Mon beauf, À bas toutes les armĂ©es, Les nouveaux beaufs).

La reprĂ©sentation du beauf nait dans les bandes dessinĂ©es de Cabu, prĂ©sentant une vision caricaturale de certaines formes de classe ouvriĂšre, bourgeoise ou petite bourgeoise. Le « beauf de Cabu », reprĂ©sentĂ© Ă  l'origine comme un personnage bedonnant et moustachu, est conçu, dans sa premiĂšre version, comme l'archĂ©type d'une sorte de patron de bistrot[1]. Pour Cabu : « Le beauf c’est le type qui assĂšne des vĂ©ritĂ©s, ses vĂ©ritĂ©s, il ne rĂ©flĂ©chit absolument pas, il est portĂ© par les lieux communs, par le « bon sens » entre guillemets, par des certitudes dont il ne dĂ©mordra jamais. Il ne lit plus d’abord. Il ne lit plus de journaux. C’est la mort du papier. »[2].

Le personnage, dont le type physique approximatif est reprĂ©sentĂ© par Cabu dĂšs 1965, s'est par la suite dĂ©veloppĂ© au grĂ© des conversations de l'Ă©quipe de Charlie Hebdo. L'expression « mon beauf » a Ă©tĂ© créée par François Cavanna en imitant des conversations de bistrot : « Dans ces moments-lĂ , je parlais tout le temps de mon beauf, comme ça, comme on dirait mon frangin [
]. Le type avec lequel on regarde le foot Ă  la tĂ©lĂ©, celui qui vient vous aider Ă  repeindre la cuisine le dimanche, parce que le week-end d'avant, c'est vous qui ĂȘtes allĂ© l'aider Ă  bricoler sa voiture. Venant d'un milieu ouvrier, cela symbolisait pour moi les relents de pastis, la pĂ©tanque, la connerie morne ». Cabu lui-mĂȘme reprend l'idĂ©e dans ses dessins et fixe, en 1975, le personnage de « Mon Beauf », en s'inspirant d’un patron de bistrot de sa ville de ChĂąlons-sur-Marne mais aussi de Jacques MĂ©decin, Ă  l'Ă©poque maire de Nice[3]. Cependant d'aprĂšs Rose Lamy, Cabu aurait forgĂ© son personnage du « beauf » dĂšs 1972, personnage antagoniste du Grand Duduche créé quant Ă  lui en 1963 (le Grand Duduche est d'ailleurs conçu par Cabu comme son autoportrait)[4].

La rĂ©fĂ©rence Ă  la belle-famille dans le terme mĂȘme de « beauf » est en soi un clichĂ© humoristique, celle-ci Ă©tant souvent prĂ©sentĂ©e comme porteuse de frĂ©quentations dĂ©sagrĂ©ables et de tracas divers ; ses membres, comme le beau-frĂšre ou la belle-mĂšre, sont dĂ©peints dans nombre de rĂ©cits comiques (La Famille Illico, Un gars, une fille, Mon beau-pĂšre et moi, Mariage Ă  la grecque, etc.) comme des personnes insupportables, ou simplement envahissantes, dont on ne peut cependant se dĂ©faire.

Le terme « beauf » dĂ©signe gĂ©nĂ©ralement une personne plutĂŽt de classe moyenne ou populaire, aux idĂ©es Ă©troites, aux maniĂšres vulgaires, aux goĂ»ts douteux, nourrie de prĂ©jugĂ©s et peu tolĂ©rante[5]. Selon diverses reprĂ©sentations, le « beauf » est peu cultivĂ© et parfois fier de l'ĂȘtre[5],[6] : la caricature d'un type de beauf le veut empreint d'une certaine autosatisfaction[6].

GĂ©rard Mauger propose une origine alternative : le terme pourrait venir des « B. O. F. », abrĂ©viation de « Beurres ƒufs Fromages » dĂ©signant les commerçants qui ont, pendant l'Occupation, profitĂ© de la pĂ©nurie pour pratiquer des prix prohibitifs. Cependant, le terme provient plus certainement de la contraction de beau-frĂšre[7]. La base historique du vocabulaire français atteste d'ailleurs de plusieurs utilisations de cet usage dĂšs 1948 par Albert Paraz dans Le Gala des vaches puis en 1960 par Albertine Sarrazin dans Lettres Ă  Julien et Biftons de prison[8],[9].

Le mot « beauf » peut aussi ĂȘtre employĂ© en tant qu'adjectif pour dĂ©signer un objet ou une activitĂ© jugĂ©(e) dĂ©modĂ©(e), vulgaire ou trop peu Ă©litiste, choses associĂ©es Ă  l'attitude et au « style beauf ». Le terme entre dans Le Robert mĂ©thodique en 1982 avec pour dĂ©finition : « Petit-bourgeois conservateur et phallocrate »[10], puis dans le Larousse en 1988 avec pour dĂ©finition : « Type de Français moyen aux idĂ©es Ă©troites, bornĂ©es »[11],[12].

Compilation de stĂ©rĂ©otypes et de croyances, le « beauf » n'existe pas d'un point de vue sociologique[13]. Pour GĂ©rard Mauger, cette figure « produit simultanĂ©ment une reprĂ©sentation stigmatisĂ©e des classes populaires et une reprĂ©sentation enchantĂ©e de soi-mĂȘme comme l'envers du groupe stigmatisé »[14],[13]. Rose Lamy rapproche ainsi le discours « antibeauf » dĂ©ployĂ© mĂ©diatiquement et socialement du concept de « racisme de l'intelligence », Ă©voquĂ© par Pierre Bourdieu dans une intervention au colloque du MRAP organisĂ© Ă  l'UNESCO en mai 1978, puis publiĂ©e en 1979 dans le supplĂ©ment de Droit et LibertĂ© du n°382[15], et republiĂ©e ensuite en 1980 dans le recueil Questions de sociologie[Note 1]. Pour Bourdieu, ce racisme est ce qui permet aux dominants de « produire une « thĂ©odicĂ©e de leur propre privilĂšge », comme dit Weber, c'est-Ă -dire une justification de l'ordre social qu'ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent d'une essence supĂ©rieure ». Ce racisme de l'intelligence est un essentialisme, comme tout racisme, et il est « caractĂ©ristique d'une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possessions de titres qui [
] sont censĂ©s ĂȘtre des garanties d'intelligence et qui ont pris la place [
] des titres anciens comme les titres de propriĂ©tĂ© et les titres de noblesse »[16],[17].

Le discours « antibeauf » s'exprime notamment par le biais des prĂ©noms, comme en tĂ©moigne par exemple un sketch diffusĂ© en dans Le Grand Dimanche soir sur France Inter, Ă©mission portant des valeurs de gauche, et dans laquelle Ă©tait moquĂ© un monde oĂč des ministres porteraient les noms de Jordan, Kevin, Kimberley, Brandon, Dylan ou Kelly. Baptiste Coulmont explique que les prĂ©noms celtiques ou anglophones sont prĂ©fĂ©rentiellement choisis « par des parents employĂ©s et ouvriers, rarement par des parents cadres ou exerçant une profession intermĂ©diaire » Ă  partir des annĂ©es 1970, alors que prĂ©alablement les classes populaires s'inspiraient des classes dominantes[Note 2]. Rose Lamy estime ainsi que, plutĂŽt de moquer les personnes portant ces prĂ©noms, la gauche devrait encourager la prĂ©sence en politique de ces personnes, observant que le Rassemblement national, par intĂ©rĂȘt et par populisme, communique trĂšs largement sur le fait qu'ils fassent Ă©lire des personnes prĂ©nommĂ©es Steeve, Jordan ou KĂ©vin[Note 3],[19].

Ce discours passe Ă©galement par le fait de dĂ©nigrer les consommations culturelles des classes populaires, comme en tĂ©moigne par exemple une punchline d'un humoriste de gauche, fĂ©licitĂ© dans les commentaires, au sujet de l'Ă©mission TPMP et de la tĂ©lĂ©vision : « regarder TPMP, c'est regarder des gens plus bĂȘtes que moi, commenter des programmes TV que j'ai eu l'intelligence de ne pas regarder »[20]. Comme en tĂ©moigne Ă©galement la considĂ©ration que des chansons populaires sont des « plaisirs coupables »[21] ou le mĂ©pris de la bande-dessinĂ©e au bĂ©nĂ©fice d'un acadĂ©misme artistique de la part des professeurs[22].

Ce discours se manifeste aussi Ă  travers des considĂ©rations gĂ©ographiques en parlant et en enseignant par exemple la « diagonale du vide », par le biais d'expressions gĂ©ographiques comme « monter Ă  Paris », par le fait de tourner des films majoritairement Ă  Paris[Note 4], par le fait que Paris soit le dĂ©but et la fin des tournĂ©es de concerts ou spectacles, par le fait de moquer un territoire qu'on considĂšre trop insignifiant pour savoir le situer[24]. Lamy prend pour exemple un article de Technikart publiĂ© en et stigmatisant la campagne, par le biais de la petite ville creusoise de GuĂ©ret : l'article intitulĂ© « La bouse ou la vie » dĂ©crit une « ville quasi morte » Ă  la vie sociale « un brin consanguine puisqu'une personne sur deux connaĂźt votre mĂšre », composĂ©e de « ploucs, [de] viocs, [de] bovins en surnombre et [de] jeunes qui, malgrĂ© tout, n'ont pas toujours mauvais goĂ»t », ajoutant que la place du marchĂ© est devenue un « parking oĂč zonent quelques bouseux en caquette-survĂȘt'-banane tchatchant probablement de la mobylette Ă  Greg » ; l'article donne lieu Ă  une passe d'armes entre la rĂ©daction et les habitants[Note 5],[26].

Dans la culture

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Dans la bande dessinée et la caricature

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  • Le beauf caricaturĂ© par Cabu est censĂ© reprĂ©senter un type de français moyen : bedonnant, moustachu et chauvin, gĂ©nĂ©ralement Ă©lecteur de droite, mais aussi occasionnellement de gauche (Cabu reprĂ©sente frĂ©quemment son personnage de beauf comme Ă©lecteur, d'abord de Jacques Chirac puis, Ă  partir des annĂ©es 1980, de Jean-Marie Le Pen ; il en fait cependant Ă  l'occasion un Ă©lecteur du Parti communiste français, voire plus rarement, d'Arlette Laguiller) et souvent raciste. Au dĂ©but des annĂ©es 1990, Cabu a créé une version plus urbaine, « branchĂ©e » du beauf « classique » : coiffĂ© en catogan, avide de produits de luxe, le « nouveau beauf » vote Ă  gauche, se dit Ă©cologiste tout en roulant en 4×4, travaille dans la pub, et dĂ©teste le « beauf » classique.
  • La sĂ©rie Les Bidochon, de Binet, raconte les aventures d'un couple de beaufs[27].

Dans la chanson et le sketch

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  • Coluche l'Ă©voque dans plusieurs de ses sketches (notamment GĂ©rard). Il le dĂ©crit prĂ©cisĂ©ment :
« Le beauf français, il ferait pas de mal à une mouche, il est rùleur contre tout, il a une casquette avec écrit Ricard dessus, et il va en vacances dans sa caravane. Tous les caravaniers sont pas des beaufs. Beauf, c'est un état d'esprit. C'est comme vieux et jeune, il y a des mecs qui sont jeunes à tout ùge et d'autres qui sont vieux trÚs jeunes. Beauf, c'est pareil, il y a des patrons, il y a des ouvriers. Le beauf, c'est le mec qui reproche au gouvernement le mauvais temps en été, alors que c'est vraiment la faute à personne, à mon avis »[28].

Au cinéma et à la télévision

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  • GĂ©rard Jugnot et, dans une moindre mesure, ses compĂšres de la troupe du Splendid ont jouĂ© de nombreux rĂŽles de beaufs Ă  l'Ă©cran. GĂ©rard Jugnot a d'ailleurs interprĂ©tĂ© un film intitulĂ© Le Beauf, oĂč son personnage se rĂ©vĂšle justement moins stupide que prĂ©vu.
  • MichaĂ«l Youn campe plusieurs personnages de jeunes beaufs dans ses films[30], chansons et sketches.

Dans l'émission et la série TV

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  • En 2003, Kad et Olivier font apparaĂźtre un beauf dans la fausse pub Beauf de France.

Notes et références

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  1. ↑ Un extrait du texte est ensuite republiĂ© dans la revue DiffĂ©rences en juin 1983. Le colloque originel s'est tenu le Ă  l'UNESCO.
  2. ↑ Par exemple, les prĂ©noms Émile et Simone sont introduits au XIXe siĂšcle en haut de l'espace social et finissent au XXe siĂšcle chez les paysans d'aprĂšs Coulmont. DĂšs que l'usage de ces prĂ©noms se massifiaient, la bourgeoisie les abandonnait, les jugeant comme ringards[18].
  3. ↑ Parmi les Ă©lus du Rassemblement national, on compte par exemple : Steeve Briois, Jordan Bardella, Jordan Guitton, KĂ©vin Mauvieux, KĂ©vin Pfeffer.
  4. ↑ Lamy note par exemple que la seule fois qu'elle a vu Bourges, sa ville d'enfance, dans une fiction, c'Ă©tait dans Meurtres en Berry, tĂ©lĂ©film diffusĂ© sur France 3 en [23].
  5. ↑ Les habitants de GuĂ©ret manifestent leur colĂšre en envoyant des courriers Ă  la rĂ©daction et en crĂ©ant une page Facebook intitulĂ©e : « Les Creusois contre Technikart », les habitants retournant les stigmates de l'article contre la rĂ©daction (« la crasse parisienne », plutĂŽt GuĂ©ret qu'avoir un quotidien de « survie Ă  Paris »). AprĂšs de premiĂšres protestations du journal contre ce qu'ils estiment ĂȘtre un « lynchage aveugle », ils se confondent finalement en excuses. Cet Ă©vĂšnement tĂ©moigne d'une « fiertĂ© beaufe » pour Lamy[25].

Références

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  1. 1 2 3 Les nouveaux beaufs - L'Express, .
  2. ↑ Cabu, au micro de GĂ©rard Holtz, .
  3. ↑ Florence Aubenas, Champagne light pour le nouveau beauf, LibĂ©ration, , BEAUF - L'INTÉGRALE.
  4. ↑ Lamy 2025, p. 46-48.
  5. 1 2 3 Paroles de la chanson Mon beauf' de Renaud - Lyrics-Copy.com.
  6. 1 2 Jean-Claude Convenant dans Caméra Café.
  7. ↑ Lamy 2025, p. 42-43.
  8. ↑ « Recherche : beauf » AccĂšs libre, sur ATILF.
  9. ↑ « BEAUF : DĂ©finition », sur www.cnrtl.fr (consultĂ© le ).
  10. ↑ Le Robert mĂ©thodique, (lire en ligne AccĂšs libre), p. 128.
  11. ↑ Petit Larousse illustrĂ© 1989, (lire en ligne AccĂšs libre), p. 127.
  12. ↑ Yann Lagarde, « D'oĂč vient la figure du beauf ? », France Culture,‎ (lire en ligne AccĂšs libre).
  13. 1 2 Lamy 2025, p. 48.
  14. ↑ Mauger 2019, p. 67.
  15. ↑ Pierre Bourdieu, « Le racisme de l'intelligence », dans Races, sociĂ©tĂ©s et aptitudes, apports et limites de la science : supplĂ©ment Ă  Droit et libertĂ© n°382, coll. « Les cahiers », , 89 p., p. 67-71.
  16. ↑ Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, (lire en ligne AccĂšs limitĂ©), p. 264-268.
  17. ↑ Lamy 2025, p. 50-51.
  18. ↑ Lamy 2025, p. 39-40.
  19. ↑ Lamy 2025, p. 37-39.
  20. ↑ Lamy 2025, p. 51.
  21. ↑ Lamy 2025, p. 18.
  22. ↑ Lamy 2025, p. 21-22.
  23. ↑ Lamy 2025, p. 110.
  24. ↑ Lamy 2025, p. 109-112.
  25. ↑ Lamy 2025, p. 112-113.
  26. ↑ Lamy 2025, p. 112.
  27. ↑ Les Bidochon, c’est nous !, Le Parisien Magazine, .
  28. ↑ L'Ă©tĂ© des Dupont-Lajoie[PDF], Le Nouvel Observateur, .
  29. ↑ « La BeaufĂ©thie (avec Mister V, Monsieur Poulpe et GaĂ«l Mectoob) - Youtube », sur Youtube, .
  30. ↑ MichaĂ«l Youn : « Fatal Bazooka, c'est le beauf que je m'interdis d'ĂȘtre » - Var-Matin, .

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Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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