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L'Esquive

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L'Esquive
Réalisation Abdellatif Kechiche
Scénario Abdellatif Kechiche
Ghalia Lacroix
Acteurs principaux Osman Elkharraz
Sara Forestier
Sociétés de production Lola Films et CinéCinémas
Pays de production Drapeau de la France France
Genre Comédie dramatique
Durée 117 minutes
Sortie 2003

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.

L'Esquive est un film français réalisé par Abdellatif Kechiche, sorti en 2003.

Le titre provient d'une réplique d'Arlequin dans la piÚce que jouent les personnages du film : Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, à l'acte III, scÚne 6.

Dans une cité HLM, en vue d'un spectacle scolaire, un groupe d'adolescents répÚte des passages du Jeu de l'amour et du hasard, comédie de Marivaux qu'ils étudient en cours de français. Initialement, Abdelkrim dit « Krimo » ne faisait pas partie de la troupe ; mais tombé amoureux de sa camarade de classe Lydia, il s'est efforcé d'obtenir le rÎle d'Arlequin, prétendant du personnage joué par la jeune fille. Ses motivations extra artistiques vont compromettre sa participation au spectacle scolaire, et les maladresses de son ami Fathi vont constituer un autre défi pour ses projets galants avec Lydia[1],[2],[3],[4].

Fils d'un détenu et d'une mÚre négligente, Krimo est un jeune de cité attachant, mais qui traverse une crise d'adolescence. Il commence à esquiver sa bande de potes, des ados comme lui qui jouent les caïds, ainsi que sa petite amie Magalie, amoureuse folle de lui. C'est qu'enfermé dans la routine de sa vie de quartier, il aspire à autre chose, comme en témoigne, symboliquement, la fascination qu'il nourrit pour les voiliers (sa chambre est tapissée de dessins de voiliers réalisés par son pÚre)[5].

À la suite d'une Ă©niĂšme rupture avec Magalie[2],[5], il assiste, devant la porte ouverte d'un atelier de couture, Ă  une scĂšne qui pique sa curiosité : sa camarade de classe Lydia, aussi extravertie et loquace que lui-mĂȘme est rĂ©servĂ©, nĂ©gocie avec culot l'achat d'une robe pour sa piĂšce de théùtre[2] auprĂšs du patron asiatique. Comme Lydia sollicite son aide financiĂšre, il entre et lui prĂȘte 10 euros[5]. Puis il se sent irrĂ©sistiblement attirĂ© par cette mordue de théùtre, qu'il croyait, pourtant, connaĂźtre depuis toujours ; jusqu'Ă  s'inviter dans son groupe de spectacle scolaire[6], aprĂšs avoir nĂ©gociĂ© auprĂšs de Rachid le rachat du rĂŽle d'Arlequin[5]. Par amour de Lydia, il passe outre sa timiditĂ© naturelle, son aversion de la lecture et de l'interprĂ©tation, et les codes de son entourage qui tiennent le théùtre pour un loisir de bouffons, de pĂ©dĂ©s.

Mais n'est pas comĂ©dien qui veut, surtout lorsqu'il s'agit pour un argotier des citĂ©s de reproduire un badinage du XVIIIe siĂšcle, dans le français ciselĂ© et raffinĂ© du Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux[1],[2]. AffublĂ© d'un costume Ă  carreaux, le jeune caĂŻd rencontre des difficultĂ©s[5] Ă  jouer Arlequin, le prĂ©tendant d'une Lisette interprĂ©tĂ©e par Lydia. Si cette derniĂšre nĂ©glige (ou feint de nĂ©gliger) leur amour naissant alors mis en abyme par la piĂšce, et parvient Ă  tenir son rĂŽle en faisant fi de ses sentiments rĂ©els, Krimo s'en montre incapable pour sa part[7]. Au point de rester interdit, au lendemain d'une tentative Ă©chouĂ©e d'embrasser Lydia de force, lorsque sa prof de français l'exhorte Ă  prĂ©cisĂ©ment embrasser la main de Lisette, personnage jouĂ© par Lydia : « Amuse-toi ! », « Sors de toi-mĂȘme ! C'est possible ? »[2] Dans la confusion du rĂ©el et de la fiction, malhabile Ă  distinguer le jeu théùtral de ses propres Ă©motions, Krimo, honteux, finit par renoncer Ă  la piĂšce.

Son amour pour Lydia n'est pas condamnĂ© pour autant. En effet, Magalie, qui menaçait jusqu'ici sa rivale de reprĂ©sailles si elle cĂ©dait au charme de son ex, en vient Ă  tirer un trait dĂ©finitif sur le jeune homme. À partir de quoi Lydia, que le jeu d'acteur de Krimo n'a pas rebutĂ©, n'a plus de raison d'esquiver ses avances.

Elle ne manque pas de le faire une derniĂšre fois pourtant, mais qui peut l'en blĂąmer ? Certainement pas les piĂštres organisateurs de son tĂȘte-Ă -tĂȘte avec le jeune homme (ses amies Frida et Nanou, et surtout Fathi, le meilleur ami de Krimo) : Ils ont arrangĂ© une rencontre de façon prĂ©cipitĂ©e, dans un lieu privĂ© d'intimitĂ©, et qui n'est autre que l'habitacle d'une voiture volĂ©e
 Le tĂȘte-tĂȘte sera vite interrompu par une intervention brutale de la police.

Finalement, la piÚce se joue et obtient un franc succÚs. Sans Krimo, amer, venu l'observer quelques minutes, à l'écart, avant de repartir discrÚtement. Ravie pour sa part, délestée de la pression du jeu et de la représentation, ainsi que d'un sentiment de culpabilité à l'égard de Magalie, Lydia n'est plus réticente à l'idée de s'entretenir avec son prétendant ; sitÎt le spectacle terminé, elle cherche à le joindre, mais c'est au tour de Krimo de l'esquiver.

Fiche technique

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Distribution

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  • Osman Elkharraz : Abdelkrim « Krimo »
  • Sara Forestier : Lydia
  • Sabrina Ouazani : Frida
  • Nanou Benhamou : Nanou
  • AurĂ©lie Ganito : Magalie, petite amie de Krimo
  • Hafet Ben-Ahmed : Fathi, meilleur ami de Krimo
  • Carole Franck : la professeure de français
  • Hajar Hamlili : Zina
  • Rachid Hami : Rachid, l'Arlequin
  • Meryem Serbah : mĂšre de Krimo
  • Hanane Mazouz : Hanane
  • Sylvain Phan : Slam
  • Reinaldo Wong : le couturier
  • Nu Du, Ki Hong, Brigitte Bellony-Riskwait, Ariyapitipum Naruemol et Fatima Lahbi : les couturiĂšres
  • Olivier Loustau, Rosalie Symon, Patrick Kodjo Topou et Lucien Tipaldi : les policiers

Le tournage s'est dĂ©roulĂ© dans le quartier de Franc-Moisin, Ă  Saint-Denis avec des acteurs essentiellement non professionnels (mĂȘme si certains ont ensuite choisi de continuer un parcours de comĂ©diens)[8]. Ce film a rĂ©vĂ©lĂ© des acteurs en devenir : notamment, Sara Forestier, Sabrina Ouazani et Rachid Hami[9].

Distinctions

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Ce film s'inscrit dans la tradition du cinĂ©ma de Kechiche : prĂ©dominance de la camĂ©ra portĂ©e, cadrage au plus prĂšs des personnages[11] ; tentative d'effacement du narrateur au profit du jeu des acteurs et de la signifiance de menus dĂ©tails ; longues sĂ©quences, plans homogĂšnes, simplicitĂ© du dĂ©cor, intelligence ou Ă©conomie de la musique de fond ; sujet sociĂ©tal, scĂšnes de la vie ordinaire, transformation psychologique du hĂ©ros restituĂ©e sobrement (mais avec une science des propriĂ©tĂ©s expressives du langage et de l'image, tant au niveau des dialogues, que dans la mise en scĂšne, la prise de vue, ou le travail de montage) 
 En s'inspirant des codes thĂ©matiques, narratifs et stylistiques du film documentaire, le travail de rĂ©alisation obtient un effet de rĂ©alisme Ă©tonnant pour une Ɠuvre de fiction. Kechiche nous montre ce que la vie la plus Ă©loignĂ©e Ă  priori des textes de Marivaux contient de petits frĂ©missements, de gestes et d'hĂ©sitations, qu’un cinĂ©ma s'appuyant sur des constats rĂ©alistes peut nĂ©gliger[11].

L'Esquive se construit autour du personnage de Krimo. Les lieux du rĂ©cit le concernent directement (son quartier, son Ă©cole, son appartement) ou indirectement Ă  travers ses amis. Le temps du rĂ©cit est celui de son amour naissant. L'action se dĂ©veloppe Ă  partir de sa vie affective et de ses sentiments pour Lydia (dĂ©sordre affectif, puis naissance et Ă©volution du sentiment amoureux) ; concrĂštement, la transformation comportementale de Krimo au cours du film, qu'il est lui-mĂȘme incapable de comprendre et d’expliquer, fait l’objet d’analyses et de ragots de son entourage qui alimentent et dynamisent l’action. Les diffĂ©rents thĂšmes (l'amour, l'adolescence, la vie de banlieue, le langage, le théùtre, la violence 
) rendent compte de la situation psychologique et sociale du hĂ©ros (sensibilitĂ© propre, type de personnalitĂ©, nature et degrĂ© de conversation, niveau de maturitĂ© psychologique et sociale, type et niveau d'Ă©ducation, valeurs sociales 
) et de celle de l'entourage avec qui il interagit. Krimo est Ă  l'origine ou partie prenante de nombreuses scĂšnes tragi-comiques du film (garçon introverti qui s'essaie au théùtre, caĂŻd de banlieue interprĂ©tant un personnage burlesque, zonard de citĂ© dont l'argot contemporain tente de se concilier avec le marivaudage classique, macho amoureux fou malgrĂ© lui, adolescent qui se cherche sans se trouver 
)

Les sĂ©quences tendent Ă  raconter, Ă  partir de rapports de force, de petites histoires dans la grande histoire. Ces rapports de force semblent vouĂ©s Ă  une explosion de violence, mais, Ă  la surprise du spectateur, trouvent une issue tempĂ©rĂ©e (sauf la fois oĂč, Ă  l'Ă©tonnement du spectateur lĂ  encore, Fathi finit par frapper Frida). C'est que le langage verbal et corporel des jeunes de la citĂ© (filles comprises) reste machinalement empreint de vulgaritĂ©, de phallocratie et d'agressivitĂ©, mĂȘme quand il s’agit d’exprimer de la tendresse et de partager de bons moments. Le spectateur en vient Ă  le constater par lui-mĂȘme, au fur et Ă  mesure qu’il fait connaissance de Krimo et de ses amis, de sorte qu’il apprend Ă  dĂ©celer, derriĂšre la violence conventionnelle du milieu, la rĂ©alitĂ© d'une universalitĂ© humaine (par quoi il s'identifie finalement aux gosses de la citĂ©). Le point d’orgue de la transformation intellectuelle du spectateur survient lors de l’arrestation des adolescents : s’ils sont bien coupables du vol d'une voiture, le spectateur peine toutefois Ă  porter sur eux le mĂȘme jugement que celui des policiers, plein d’incomprĂ©hension et de mĂ©pris. Ceux-ci restent incapables de voir la dĂ©linquance autrement que comme un fait de racailles. Les dĂ©bordements des jeunes, livrĂ©s Ă  leur sort, ne dĂ©prĂ©cient en rien, au fond, l'humanitĂ© et les idĂ©aux qu'ils portent. (DĂšs la premiĂšre scĂšne, oĂč s'Ă©labore un rĂšglement de comptes entre jeunes, les amis de Krimo invoquent la compassion, le sentiment d'injustice, pour lĂ©gitimer leur dĂ©sir d'en dĂ©coudre).

De ce film, il ressort chez le spectateur un optimisme inattendu, une envie d'y croire et d’espĂ©rer (Ă  la diffĂ©rence d'autres films produits dans les annĂ©es 2000 sur la vie des citĂ©s). Kechiche tente d’amener le spectateur Ă  se faire une autre idĂ©e de la citĂ©, Ă  lui restituer, au-delĂ  des apparences et des clichĂ©s, son irrĂ©ductible humanitĂ©. PassĂ© le choc de la violence formelle, on dĂ©couvre des jeunes de banlieue dans leurs diversitĂ©s, leurs contradictions, leurs bons et mauvais cĂŽtĂ©s, leurs singularitĂ©s (Krimo est un caĂŻd romantique, Lydia, dont la facultĂ© de manipulation contraste avec une hypersensibilitĂ©, se perd entre sĂ©duction et pudeur, tĂ©mĂ©ritĂ© et anxiĂ©tĂ©, Fathi est un authentique voyou mais dont le sens de l’amitiĂ© se rĂ©vĂšle sans faille, Frida tĂ©moigne une capacitĂ© tant de compassion que de cruautĂ© 
). Du film documentaire, Kechiche en exploite la vocation pĂ©dagogique. L’effacement du narrateur a pour rĂ©sultat de permettre aux jeunes du quartier de se prĂ©senter eux-mĂȘmes (quelques plans, Ă  cet Ă©gard, laissent volontairement voir les failles du travail cinĂ©matographique, les maladresses de comĂ©diens en partie amateurs). Et les jeunes semblent prendre la parole pour dire au spectateur : « Enfants des citĂ©s, nous voici tels que nous sommes ; sommes-nous les monstres terrifiants que tu te reprĂ©sentais ? » DĂšs lors, le titre polysĂ©mique de l’Esquive - inspirĂ© d'une rĂ©plique d'Arlequin dans la piĂšce de Marivaux - suggĂšre, dans son sens gĂ©nĂ©ral, l’idĂ©e d’une rĂ©alitĂ© complexe dont on se refuse Ă  admettre (plus ou moins lĂąchement) la vĂ©ritable nature, la valeur existentielle mĂȘme.

Une question dĂ©veloppĂ©e Ă  partir de la piĂšce de Marivaux reste finalement non tranchĂ©e dans le film. Est-ce que les hommes sont fatalement prisonniers de leur condition sociale ? En laissant la question en suspens, en faisant prĂ©cĂ©der la reprĂ©sentation finale de la piĂšce par une scĂšne de violence policiĂšre, puis par une scĂšne de théùtre interprĂ©tĂ©e par les petits de la citĂ© dĂ©guisĂ©s en oiseaux[7] en quĂȘte de sens existentiel et de paix sociale - une parabole -, Kechiche interpelle directement le spectateur et la sociĂ©tĂ© française de son temps sur le statut des citĂ©s.

Notes et références

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  1. 1 2 Pierre Marcelle, « Le bruit et les odeurs », sur Libération,
  2. 1 2 3 4 5 Florence Colombani, « "L'Esquive" : entre les dalles de béton, une parole qui jaillit », sur Le Monde,
  3. ↑ Isabelle Potel, « L'Esquive », sur LibĂ©ration,
  4. ↑ Jean-Luc Douin, « L'Esquive », sur Le Monde,
  5. 1 2 3 4 5 Pierre Murat, « L’Esquive, une collision dĂ©tonnante et rĂ©jouissante » AccĂšs payant, sur TĂ©lĂ©rama, .
  6. ↑ AndrĂ© Videau, « L'esquive. Film français de Abdellatif Kechiche », Hommes & Migrations, no 1248,‎ , p. 146-147 (lire en ligne)
  7. 1 2 « Extrait du dossier pédagogique réalisé par les Grignoux et consacré au film L'esquive d'Abdellatif Kechiche », sur Les Grignoux
  8. ↑ M.-P.B., « Le DVD de l'Esquive, le film tournĂ© au Franc-Moisin », sur Le Parisien,
  9. ↑ « L'Esquive », sur Festival des 3 Continents
  10. ↑ « CĂ©sars : "L'esquive", grand vainqueur », sur Le Nouvel Obs, (consultĂ© le )
  11. 1 2 Jeremy Hamers, « Au-delĂ  du constat. L’Esquive et La Vie d’AdĂšle d’Adellatif Kechiche », sur UniversitĂ© de LiĂšge,

Liens externes

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