Mes haines
| Mes haines | |
| Auteur | Ămile Zola |
|---|---|
| Genre | recueil de critiques littéraires |
| Ăditeur | Achille Faure |
| Date de parution | 1866 |
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Mes haines est un recueil de textes dâĂmile Zola paru en 1866. Il regroupe des « causeries littĂ©raires et artistiques » parues dans les journaux, principalement Le Salut public de Lyon, en 1865 et 1866. Elles sont prĂ©cĂ©dĂ©es d'un texte liminaire dans lequel Zola expose les grands principes de son esthĂ©tique.
Contenu
[modifier | modifier le code]Texte liminaire
[modifier | modifier le code]« HaĂŻr câest aimer, câest sentir son Ăąme chaude et gĂ©nĂ©reuse et bĂȘte. » Zola proclame haĂŻr ce qui « blesse le juste et le vrai », les troupeaux, les claques assermentĂ©es, les coteries, les gens enterrĂ©s dans le passĂ©, ceux qui « nient toute vĂ©ritĂ© qui nâest pas leur erreur. » Il se dĂ©clare « pour les libres manifestations du gĂ©nie humain », espĂšre « une galerie sans fin de tableaux vivants. ». Il souhaite lâapparition de « ceux qui frapperont le plus fort et le plus juste, dont les poings seront assez puissants pour fermer la bouche des autres. »
Claude Bonnefoy fait remarquer qu'en fait Zola ne nomme personne et ne dĂ©signe avec prĂ©cision aucune Ă©cole littĂ©raire. Il sâen prend plutĂŽt Ă des types dâattitude quâĂ des doctrines particuliĂšres. « Tout cela ne va pas bien loin, sinon quâon entend une voix et un rythme qui sont indubitablement dâun polĂ©miste. Que les destinataires sortent de lâanonymat, et les coups deviendront redoutables[1]. »
L'Abbé ***
[modifier | modifier le code]Zola critique le roman Le Moine, publiĂ© par un certain AbbĂ© *** que la critique a identifiĂ© comme Jean-Hippolyte Michon[1]. Il lui reproche dâutiliser un pseudonyme : « On signe hardiment quand on a des croyances hardies. ». Il pourfend une « prose lourde et pĂąteuse », une histoire incroyable « aussi lourde que mal contĂ©e » , « un entassement ridicule de sottises et de puĂ©rilitĂ©s. » Tout ceci conduit ce « pamphlet contre les moines » Ă manquer son but : « De pareils ouvrages gĂątent les meilleures causes. » Zola prĂ©cise bien quâil nâentend pas dĂ©fendre le christianisme attaqué : son « cri dâindignation » nâest que le cri dâun artiste rĂ©voltĂ© devant cette « caricature du monde rĂ©el. »
Proudhon et Courbet
[modifier | modifier le code]Si Zola crĂ©dite Proudhon dâĂȘtre « un esprit honnĂȘte, voulant le juste et le vrai, qui tend au bien-ĂȘtre de lâhumanité », il envisage les consĂ©quences dâun systĂšme qui « voudrait nous forcer Ă la paix » : les esprits sont enrĂ©gimentĂ©s, les facultĂ©s rĂ©glementĂ©es, chaque homme Ă©tiquetĂ©, nâĂ©tant plus « quâun infime manĆuvre. »
Surtout, leurs conceptions de lâart sont antinomiques. Dans Du principe de l'art et de sa destination sociale, Proudhon dĂ©finit lâart comme « une reprĂ©sentation idĂ©aliste de la nature et de nous-mĂȘmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espĂšce[a]. » Pour Zola, « une Ćuvre dâart est un coin de la crĂ©ation vu Ă travers un tempĂ©rament. Lâart est la libre expression dâun cĆur et dâune intelligence, il est dâautant plus grand quâil est personnel. » Proudhon, « qui juge lâart comme on juge la gymnastique et les racines grecques » met en avant lâart Ă©gyptien, lâart grec, lâart chrĂ©tien, « des Ćuvres qui semblent ĂȘtre le produit de la foule. » Zola lui oppose les gĂ©nies de la Renaissance, Michel-Ange, Titien, VĂ©ronĂšse, Delacroix, « qui ont eu lâaudace de penser pour eux et non pour leurs contemporains, de dire ce quâils ont dans leurs entrailles et non ce quâont dans les leurs les imbĂ©ciles de leur temps ».
En un mot, rĂ©sume Zola : « Proudhon veut que lâart soit le produit de la nation, jâexige quâil soit le produit de lâindividu. »
Et si Proudhon admire Courbet, câest pour de mauvaises raisons. Il ne voit pas ses tableaux du point de vue de lâart, de la facture, mais au point de vue de la pure pensĂ©e, il reste philosophe, il ne veut pas sentir en artiste, « voir lâhomme que je trouve dans lâĆuvre, cette individualitĂ© puissante qui a su crĂ©er un monde personnel que mes yeux ne pourront plus oublier et quâils reconnaĂźtront partout. »
Le Catholique hystérique
[modifier | modifier le code]Lâarticle de Zola sur le roman de Barbey dâAurevilly Un prĂȘtre mariĂ© marque le dĂ©but de plusieurs dĂ©cennies dâantipathie rĂ©ciproque et de polĂ©miques. Le livre, « sorte de cauchemar fiĂ©vreux, rĂȘve mystique et violent », produit dâun « tempĂ©rament excessif », lâa « exaspĂ©rĂ©. » Si le personnage principal, Sombreval, « est un excellent portrait de lâincrĂ©dule moderne », les autres ne sont que des « poupĂ©es hallucinĂ©es. » Avec pour consĂ©quence que « le grincement gĂ©nĂ©ral de lâĆuvre est dâautant moins agrĂ©able quâil nâest pas naturel. » Quant Ă lâaspect « dogmatique » â la violente dĂ©fense du cĂ©libat des prĂȘtres â, son aspect « maladroit » provient du fait que lâĂ©crivain ne sâest pas placĂ© dans un milieu rĂ©el, et quâĂ force « dâemportement fiĂ©vreux, de crĂ©ations monstrueuses », il en vient Ă rĂ©futer ses propres thĂšses.
La Littérature et la Gymnastique
[modifier | modifier le code]« Le malaise gĂ©nĂ©ral quâĂ©prouvent nos sociĂ©tĂ©s aveugles en face dâun avenir incertain » provient de la rupture de lâĂ©quilibre entre le corps et lâesprit. Les Ćuvres classiques naissaient lorsque sang et nerfs avaient une Ă©gale puissance. Quand le sang lâemporte, les crĂ©ateurs deviennent « de belles brutes florissantes ou des fous de lâesprit. » Mais leurs Ćuvres, « accidents dâ hommes mis en face du monde » tuent vite leurs auteurs. Il faut donc exercer son corps pour rĂ©tablir un Ă©quilibre. Câest ce que recommande EugĂšne Paz dans La SantĂ© de lâesprit et du corps par la gymnastique. Mais si la gymnastique a Ă©tĂ© presque une religion pendant la pĂ©riode grecque et le Moyen Ăge, un amusement et une passion honteuse sous lâempire romain, elle ne peut ĂȘtre au XIXe siĂšcle quâune question purement mĂ©dicale. Les gymnases resteront donc longtemps vides, mĂȘme si les Ćuvres produites entretemps conduisent sans doute Ă la dĂ©mence.
Germinie Lacerteux, par MM. Edmond et Jules de Goncourt
[modifier | modifier le code]« Ćuvre fiĂ©vreuse et maladive au charme provocant, qui monte Ă la tĂȘte comme un vin puissant », « ragoĂ»t littĂ©raire fortement Ă©picé » : Zola ne tarit pas dâĂ©loges envers Germinie Lacerteux, des frĂšres Goncourt[b]. Cette Ćuvre « excessive et fiĂ©vreuse » reprĂ©sente une illustration parfaite de sa conception de la littĂ©rature : « une indomptable Ă©nergie, un mĂ©pris souverain du jugement des sots et des timides, une audace large et superbe, une vigueur extrĂȘme de coloris et de pensĂ©e, une franchise brutale. » Ă ceux qui se rĂ©crieront, il rĂ©pond Ă lâavance quâil ne saurait y avoir de limite Ă lâĂ©tude de la vĂ©ritĂ©.
Gustave Doré
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Si Gustave DorĂ© est « le plus merveilleux improvisateur du crayon qui ait jamais existé », il nâa aucun souci de la rĂ©alitĂ© et ne voit que ses songes, ceux dâun pays idĂ©al. Son Ćuvre nâest donc pas solide, car elle manque de la charpente de la rĂ©alitĂ©. Rester dans ses songes peut Ă©galement conduire Ă reproduire toujours la mĂȘme vision, Ă adopter des formes dont on ne peut plus se dĂ©barrasser.
Gustave DorĂ© publie sa Bible illustrĂ©e Ă lâĂąge de 33 ans. Pour Zola, câest trop tĂŽt : « Jâaurais aimĂ© quâil gardĂąt cette Ćuvre pour son dernier labeur, pour le travail grandiose qui eĂ»t conservĂ© sa gloire. OĂč trouvera-t-il maintenant un sujet plus vaste ? » Il est restĂ© dans ses songes et a exagĂ©rĂ© son rĂȘve : « Il a voulu peindre de son crayon une Bible féérie, une suite de scĂšnes semblant faire partie dâun drame gigantesque qui sâest passĂ© on ne sait oĂč, dans quelque sphĂšre lointaine. »
Il lâa rĂ©alisĂ©e en deux ou trois ans, sans esquisses ou Ă©tudes prĂ©alables. Câest trop vite : « La gravure ne vit pas de notre vie, elle est trop blanche ou trop noire, elle semble le dessin dâun dĂ©cor de théùtre, en dehors de toute rĂ©alitĂ©. » Ce qui nâempĂȘche pas « une main habile, qui rend avec relief et puissance la pensĂ©e du dessinateur Ă lâinstant oĂč elle se formule. »
Les Chansons des rues et des bois
[modifier | modifier le code]Pour Zola, dont câest le premier jugement publiĂ© sur Victor Hugo[2], Les Chansons des rues et des bois sont « le produit logique, inĂ©vitable, dâun certain tempĂ©rament mis en prĂ©sence dâun certain sujet. » Hugo a parcouru la route quâil devait forcĂ©ment parcourir : « Je le comparerais volontiers Ă un homme qui resterait pendant vingt annĂ©es les yeux fixĂ©s sur le mĂȘme horizon ; peu Ă peu, il y a hallucination, les objets sâallongent, se dĂ©forment ; tout sâexagĂšre et prend de plus en plus lâaspect idĂ©al que rĂȘve lâesprit Ă©perdu. »
Ainsi, prophĂšte effarĂ©, les torchons quâil voit sont toujours « radieux », il parle de la banlieue de Paris comme Dante a parlĂ© du ciel et de lâenfer, et le paysage dĂ©crit ne ressemble pas plus au paysage rĂ©el que le rĂȘve ne ressemble Ă la vĂ©ritĂ©.
« Les Chansons des rues et des bois sont une des faces nĂ©cessaires et fatales de ce gĂ©nie tumultueux. Pour rien au monde je ne voudrais que le livre fĂ»t autre. LâĂ©trange aurait Ă©tĂ© que le prophĂšte quittĂąt son large manteau biblique pour vĂȘtir la simple blouse moderne. »
La MĂšre, par M. EugĂšne Pelletan
[modifier | modifier le code]Zola sâappuie sur le livre dâEugĂšne Pelletan, La MĂšre, pour affirmer haut et fort ses convictions : la femme Ă©tant lâĂ©gale de lâhomme, il faut inscrire cette Ă©galitĂ© dans la loi. La maniĂšre dont la femme a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e dans lâhistoire â objet de premiĂšre nĂ©cessitĂ©, objet de plaisir ou de luxe, instrument de perdition â lâa en fait aliĂ©nĂ©e. Il est donc nĂ©cessaire Ă prĂ©sent de « libĂ©rer la femme, libĂ©rer son corps, libĂ©rer son cĆur, libĂ©rer son intelligence », Ă lâinstar de ce quâont fait pour elles-mĂȘmes la marquise de Rambouillet, Ninon de Lenclos ou Madame Roland.
L'Ăgypte d'il y a trois mille ans
[modifier | modifier le code]Comme Jeanne dâArc quâil ne peut comprendre, lâĂgypte est une de ces Ă©nigmes du passĂ© dont Zola « cherche le mot avec dĂ©sespoir. »
Le livre de Ferdinand de Lanoye, RamsĂšs le Grand ou lâĂgypte il y a trois mille trois cents ans, loin dâune histoire officielle relatĂ©e par les hiĂ©roglyphes, loin des conjectures et des romans, lui convient parce qu'il donne les hypothĂšses sans en crĂ©er de nouvelles.
Cependant, mĂȘme si les Ă©gyptiens ont eu, parmi les premiers, la notion dâun Dieu unique et de lâimmortalitĂ© de lâĂąme, mĂȘme si leur architecture et leur sculpture ont exprimĂ© leurs croyances et leurs mĆurs, « le ressort intĂ©rieur, le mĂ©canisme secret de ce peuple » nâa pas encore Ă©tĂ© trouvĂ©.
La Géologie et l'histoire
[modifier | modifier le code]LâIntroduction gĂ©nĂ©rale Ă lâhistoire de France, de Victor Duruy, est pour Zola « saine et fortifiante » Non seulement parce quâelle est « une glorification de la France », mais surtout par sa mĂ©thode. La gĂ©ologie permet de replacer lâhistoire humaine Ă sa place dans lâĂ©volution et dâabaisser lâorgueil de lâhomme, dont les religions font le centre et le but de la crĂ©ation. La gĂ©ographie physique permet dâĂ©tablir les relations entre nature, disposition du sol et histoire.
Zola considĂšre par contre comme discutable le chapitre consacrĂ© Ă une gĂ©ographie morale de la France, dans lequel Duruy avance que les caractĂšres et les mĆurs dĂ©pendent du type de milieu habitĂ©. Les provinces auraient ainsi chacune une culture spĂ©cifique, voire une constitution mĂ©dicale particuliĂšre.
Un livre de vers et trois livres de prose
[modifier | modifier le code]De La Lyre intime, poĂ©sies et dĂ©dicaces, recueil de poĂšmes dâAndrĂ© LefĂšvre, Zola critique la prĂ©face : « Jâestime, en gĂ©nĂ©ral, que le vers doit se prĂ©senter seul, dans son ampleur ou sa grĂące, sans aucune annotation. » Ce qui ne lâempĂȘche pas de noter que ces poĂšmes lâont rĂ©conciliĂ© avec les vers car, contrairement Ă ceux de la jeune Ă©cole lyrique, ils nâont pas le ridicule de faire lâombre sans avoir la clartĂ©.
Ă propos de La Famille Marsal, dâAlexandre de Lavergne, « lâun de ceux qui ont créé le roman-feuilleton », il reconnaĂźt lâavoir lu dâune seule haleine, ayant hĂąte de le finir : « Mes croyances littĂ©raires se rĂ©voltaient, je lisais toujours, et, en dĂ©pit de moi-mĂȘme, je prenais plaisir Ă cette lecture. »
Ă Adolphe Belot qui, dans LâHabitude et le souvenir, affirme que la premiĂšre est la fille du second, Zola oppose la notion de mĂ©moire.
Il conseille Les Duperies de lâamour, dâErnest Daudet, aux « belles oisives », afin quâelles se protĂšgent contre les passions dâun jour[c].
Les Moralistes français (M. Prévost-Paradol)
[modifier | modifier le code]Des études de Prévost-Paradol sur Les Moralistes français (Montaigne, La Boétie, Pascal, La Rochefoucauld, La BruyÚre, Vauvenargues), Zola retient les longues phrases, les horizons larges et « les échappées qui découvrent des coins de terre nouveaux. »
Le Supplice d'une femme, et Les Deux SĆurs
[modifier | modifier le code]Une querelle opposait Ămile de Girardin et Alexandre Dumas fils Ă propos de la piĂšce qu'ils avaient Ă©crite ensemble, Le Supplice d'une femme. Zola en tire une rĂ©flexion sur le théùtre, prĂ©fĂ©rant « la vĂ©ritĂ© brutale et implacable » à « un monde de carton » prisonnier des conventions qui flattent le public.
Du mĂȘme Girardin, Zola dĂ©fend Les Deux SĆurs, piĂšce malmenĂ©e par la critique. Car c'est « l'Ă©tude franche du cĆur humain, le drame vivant qui naĂźt des fatalitĂ©s sociales, la moralisation indirecte par l'exposĂ© logique et puissant de la vĂ©rité ».
Erckmann-Chatrian
[modifier | modifier le code]Zola examine l'ensemble des Ćuvres d'Erckmann-Chatrian, qu'il compare ou oppose parfois Ă Balzac, mais dont « le monde est simple et naĂŻf, rĂ©el jusqu'Ă la minutie, faux jusqu'Ă l'optimisme. » Si leurs parties romanesques sont d'une grande faiblesse, leurs parties descriptives sont admirables.
M. Hippolyte Taine, artiste
[modifier | modifier le code]Zola est sĂ©duit par la mĂ©thode critique utilisĂ©e par Hippolyte Taine dans son Histoire de la littĂ©rature anglaise : expliquer la genĂšse des Ćuvres au lieu de les jauger Ă la mesure d'un canon idĂ©al[3].
Dans son article, il dĂ©finit d'abord le style de Taine : d'une sĂ©cheresse extrĂȘme dans le plan et dans toutes les parties de pur raisonnement ; poĂšte dans les exemples choisis pour l'application de sa thĂ©orie ; systĂ©matique qui obĂ©it Ă une idĂ©e unique et qui emploie toute sa puissance Ă rendre cette idĂ©e invincible.
Puis il rĂ©sume sa thĂ©orie : les faits intellectuels ne seraient que le produit de l'influence sur l'homme de la race, du milieu et du moment. Zola conteste ce « systĂšme », pour lui trop simple, dont les interprĂ©tations peuvent ĂȘtre trop diverses. Mais il reproche surtout Ă Taine de ne pas prendre en compte la personnalitĂ© de l'artiste : « Que deviendrait l'art sans elle ? Les Ćuvres sont des filles tendrement aimĂ©es, auxquelles on donne son sang et sa chair, elles sont le cri d'un corps et d'un cĆur, elles offrent le spectacle d'une crĂ©ature rare, montrant Ă nu tout ce qu'il y a d'humain en elle. »
Histoire de Jules César
[modifier | modifier le code]AprĂšs s'ĂȘtre piquĂ© de qualifier NapolĂ©on III, auteur de l'Histoire de Jules CĂ©sar, de « confrĂšre », Zola critique l'ouvrage sur plusieurs aspects :
- la neutralité de l'auteur, « dans la position fausse d'un homme qui fait par moments sa propre apologie. »
- le point de vue adopté : « Les historiens qui embrassent d'un coup dâĆil l'horizon d'une Ă©poque cherchent Ă simplifier les lignes du tableau. Ils se placent en dehors de l'humanitĂ©, jugeant les hommes sous la seule face historique, et non dans leur ĂȘtre entier, et arrivent ainsi Ă formuler une vĂ©ritĂ© grave et solennelle qui ne saurait ĂȘtre toute la vĂ©ritĂ©. »
- l'explication du rÎle de César dans l'histoire : « César est un homme de génie, un grand capitaine et un grand administrateur. Mais toute ma foi, toutes mes croyances se refusent à voir en lui un messie qui devait régénérer Rome, un maßtre nécessaire à la liberté et à la paix du monde. »
- le style : « J'avoue ne pas goĂ»ter cette allure solennelle, un peu pesante, cette nuditĂ© de la phrase, cette grisaille effacĂ©e. La vie du CĂ©sar providentiel demandait Ă ĂȘtre Ă©crite sur le ton de l'Ă©popĂ©e. »
Analyse
[modifier | modifier le code]Texte d'un ambitieux en quĂȘte dâune notoriĂ©tĂ© qui ne pouvait venir que par des coups dâĂ©clat, profession de foi militante au lyrisme exaltĂ© et Ă la partialitĂ© pleinement affirmĂ©e, Mes Haines est surtout Ă entendre, par antiphrase, comme un brĂ©viaire des ferveurs de Zola et comme lâexpression des impatiences dont se doublent ses enthousiasmes artistiques et littĂ©raires, pour Courbet, pour les frĂšres Goncourt, pour Balzac, pour Taine, pour Michelet[4].
Qui Zola peut-il bien haĂŻr ? Ceux prĂ©cisĂ©ment contre qui il dĂ©fend ses amis : les Ă©crivains et les peintres qui, refusant leur siĂšcle, sâobstinent Ă parler une langue morte, les critiques qui rejettent toute nouveautĂ© au nom de rĂšgles arbitraires ou par simple paresse dâesprit. Zola est dĂ©jĂ lĂ tout entier, violent mais prĂ©cis, fiĂ©vreux mais raisonneur, avide de lutte et de vĂ©ritĂ©, portant en lui les contradictions dâun siĂšcle quâil aime passionnĂ©ment, quâil entend vivre, comprendre et reflĂ©ter[5]. Sa dĂ©marche indique plus une direction quâun but. Mais il sait Ă quoi il tourne le dos[6].
En mĂȘme temps, il sâinterroge sur la critique et sâefforce de dĂ©finir une mĂ©thode. Presque tous ses articles comportent une partie thĂ©orique construite sur un double mouvement, de destruction dâabord, de reconstruction ensuite[5]. Mais Zola nâoublie pas quâil veut dâabord ĂȘtre romancier. Ses thĂ©ories critiques tournent Ă une thĂ©orie de lâart. Ă la question : comment aborder les Ćuvres ? se substitue celle-ci : comment faire une Ćuvre et que doit-elle ĂȘtre ?[7]
Lâarticle dâidĂ©es, avant tout dialogue avec un lecteur et avec soi, convient au tempĂ©rament fougueux de Zola, Ă sa volontĂ© de convaincre, Ă son goĂ»t pour la rĂ©flexion et le dĂ©bat. Il est adaptĂ© Ă une personnalitĂ© qui se cherche, dans une Ă©poque de remise en question et de luttes. La campagne du Salut public de Lyon marque donc une Ă©tape capitale dans son Ă©volution, moins par son contenu, que par le ton et les options prises. Des 24 articles publiĂ©s en 1864-1865, Zola en retiendra 14 pour le recueil Mes Haines. Sur le plan politique et social, il sâest rangĂ© du cĂŽtĂ© des opposants au rĂ©gime. Sâil se laisse toujours emporter par quelques mots mobilisateurs, riches dâaspirations gĂ©nĂ©reuses et dâambiguĂŻtĂ©s : « liberté », « fraternité », « rĂ©publique », il fait aussi appel Ă celui de « vĂ©rité ». ImprĂ©gnĂ© de positivisme, il croit en la science : « LâhumanitĂ© monte vers la citĂ© idĂ©ale. La science lui ouvre les voies », il a confiance en son Ă©poque, dont les mutations lui paraissent sources de maintes richesses Ă explorer[8].
Sur le fond, le recueil Mes Haines exprime une pensée cohérente et ferme, et marque le point de départ du Naturalisme, au sens complexe dans lequel Zola entendra ce mot. Il ne le proncone pas encore, mais il en développe les principes essentiels[9].
Prépublications
[modifier | modifier le code]- Texte liminaire : Le Figaro, . [lire en ligne]
- L'Abbé *** : Le Salut public, .
- Proudhon et Courbet : Le Salut public, et .
- Le Catholique hystĂ©rique : Le Salut public, , sous le titre Un prĂȘtre mariĂ©, par M. Barbey d'Aurevilly. Le texte paru dans Mes Haines comporte des additions importantes[10].
- La Littérature et la Gymnastique : Le Salut public, .
- Germinie Lacerteux, par MM. Edmond et Jules de Goncourt : Le Salut public, .
- Gustave Doré : Le Salut public, .
- Les Chansons des rues et des bois : pas de prépublication[2].
- La MÚre, par M. EugÚne Pelletan : Le Salut public, .
- L'Ăgypte d'il y a trois mille ans : Le Salut public, .
- La Géologie et l'histoire : Le Salut public, , sous le titre Introduction générale à l'histoire de France par M. Victor Duruy.
- Un livre de vers et trois livres de prose : Le Salut public, et . Non repris dans la réédition de 1879.
- Les Moralistes français (M. Prévost-Paradol) : Le Salut public, .
- Le Supplice d'une femme, et Les Deux sĆurs : Le Salut public, pour la critique du Supplice d'une femme. La critique des Deux SĆurs, datĂ©e du , fut refusĂ©e par le journal[11].
- Erckmann-Chatrian : Le Salut public, et .
- M. Hippolyte Taine, artiste : La Revue contemporaine, , sous le titre L'EsthĂ©tique professĂ©e Ă l'Ăcole des Beaux-Arts.
- Histoire de Jules CĂ©sar : pas de prĂ©publication. L'article a sans doute Ă©tĂ© refusĂ© par LâĂcho du Nord[12].
Ăditions
[modifier | modifier le code]- Ădition originale : Achille Faure, 1866. [lire en ligne]
- Réédition en 1879 chez Charpentier. Mon Salon et Ădouard Manet, Ă©tude biographique et critique remplacent le chapitre Un livre de vers et trois livres de prose. [lire en ligne]
- Ămile Zola, Ćuvres complĂštes, t. 10, Cercle du livre prĂ©cieux, Ă©dition de Claude Bonnefoy, .
- Ămile Zola, Mes Haines, Ă©dition de François-Marie Mourad, Garnier-Flammarion, (ISBN 978-2-08-126777-0). Lire la prĂ©face en ligne
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Colette Becker, Gina Gourdin-ServeniĂšre et VĂ©ronique Lavielle, Dictionnaire d'Ămile Zola, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (ISBN 2-221-07612-5)
- Colette Becker, Les Apprentissages de Zola. Du poĂšte romantique au romancier naturaliste,, Presses Universitaires de France, (lire en ligne
) - Alain PagĂšs et Owen Morgan, Guide Ămile Zola, Ellipses, (ISBNÂ 2-7298-0885-X)
- François-Marie Mourad, Logique de Mes Haines. LâentrĂ©e de Zola dans le journalisme, Cahiers naturalistes n° 87, 2013.
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 Zola 1968, p. 171.
- 1 2 Zola 1968, p. 175.
- â Zola 1968, p. 177.
- â Zola 2012, p. prĂ©face.
- 1 2 Zola 1968, p. 16.
- â Zola 1968, p. 15.
- â Zola 1968, p. 20.
- â Becker 1993.
- â Henri Mitterand, Le Regard et le signe, PUF, 1987, p. 27-35.
- â Zola 1968, p. 172.
- â Zola 1968, p. 176.
- â Zola 1968, p. 179.