Paradiastole
La paradiastole est une figure de rhétorique présente dans tous les genres littéraires, mais particulièrement dans la rhétorique judiciaire. Elle était principalement utilisée lorsque la réalité d'un événement ou d'une action était indéniable. La « redescription paradiastolique » permettait de présenter un événement ou une action sous un jour moral différent afin de se disculper ou d'en blâmer autrui[1] : « vos héros sont des assassins »[2].
Depuis Quentin Skinner[3],[4], elle est vue comme un mécanisme de manipulation des termes porteurs de sens. En tant que stratégie rhétorique, elle a couvert en grande partie le même territoire que celui aujourd'hui divisé entre l'usage euphémistique et dysphémistique du langage[3]. La « redescription rhétorique », également nommée « redescription paradiastolique » est définie par Skinner comme « un moyen de réorienter l'opinion, de transformer la désapprobation en acceptation voire en adhésion »[5]. C'est le moyen utilisé par les agents historiques pour repousser le « champ du pensable et du moralement admissible »[5].
L'Encyclopédie donne une autre définition[6] :
« Figure de pensée par combinaison, qui consiste à distinguer l'une de l'autre des idées analogues et aprochantes, afin de les déterminer d'une manière precise, et de prèvenir la confufion que pourrait occasionner leur ressemblance »
Cette définition est probablement redevable à une conception plus classique de la rhétorique (aristotélicienne, quintilienne, réinvestie par les prédicateurs chrétiens[7]) qui prétendait dénoncer les apparences de la réalité pour distinguer le vrai du faux[7]. Selon l'Encyclopédie, la Paradiastole, tient le milieu entre l'Exagération qui grossit les idées, et l'Extenuation qui les affaiblit. L'Encyclopédie cite l'« Essai sur le beau » de Yves-Marie André : « Le trop défigure souvent le beau dans les mœurs; il en altère le fonds par la manière; il en corrompt même quelquefois toute la nature jusqu'à la transformer en son contraire, etc. ». La rhétorique à la Renaissance montre son scepticisme[8], brouille les pistes, désormais dans l'impossibilité de montrer une « réalité intacte sur laquelle ne pèse pas le soupçon d'invention et de simulation ». C'est au sein de cette incertitude morale que se porte la réflexion de Skinner sur la paradiastole[7].
Présentation générale
[modifier | modifier le code]Bien que constaté chez Aristote, la technique ne s'affirme sous le nom de paradiastole, que chez les auteurs romains, et particulièrement Quintilien, dans son Institutio Oratoria, qui en fournit une définition qui est reprise par les auteurs latins[9].
Le manque d'énergie dont a fait preuve Fabius dans sa campagne contre Hannibal a par exemple été requalifié par Tite-Live, comme de la simple prudence[9] ; la sagesse de Galba n'était pour Tacite que de l'inertie[9].
La paradiastole a servi a redécrire en termes élogieux certains tyrannicides (le Pro Milone de Cicéron, l'éloge du tyrannicide par Jean Petit) ou adouber certains tyrans (la défense paradoxale de Richard III par Cornwallis (en)[3]), et plus généralement à requalifier certains vices en vertus ou inversément (l’avarice devient rigueur ; la calomnie, franchise), on peut effectivement, grâce à l'énorme pouvoir de la paradiastole, reformuler le bien en mal, le courage en témérité, la libéralité en gaspillage, la frugalité en avarice[9]. La paradiastole s'est avérée une arme redoutable dans les luttes sociopolitiques[4].
Aux lendemains de la Renaissance, Joannes Susenbrotus (en) , Henry Peacham (1546-1634) (en) (Garden of Eloquence, 1577), George Puttenham (Arte of English Poesie, 1859), Francis Bacon et finalement Thomas Hobbes ont mis l'accent sur ce procédé qui a accompagné les conflits[9],[10]. Peacham définit l'usage de la paradiastole « lorsque, par une interprétation recherchée, nous excusons nos propres vices, ou ceux d'autrui que nous défendons, en les qualifiant de vertus. » « Cette figure est employée », résume-t-il, « lorsque des vices sont excusés. »[10].
L'éthique protestante s'est selon Skinner, servi de la paradiastole pour rendre la recherche du profit acceptable, voire souhaitable, dans les pays chrétiens, en s'appropriant des thèmes clés du christianisme (la frugalité, la providence), en les subvertissant, voire en les renversant complètement. Ce faisant, elle a également orienté le comportement capitaliste vers une plus grande rationalité[4].
Le linguiste Conal Condren note :
« Sous une forme ou une autre, la paradiastole était largement reconnue comme un fait de la vie intellectuelle et suscitait des inquiétudes car elle constituait un moyen efficace de manipuler le langage rhétorique des débats, d'empêcher la diffusion de certains mots dans le lexique et d'en récupérer d'autres. Elle pouvait servir non seulement à des casuistiques ad hoc, mais aussi à dévaloriser ou à promouvoir sélectivement des termes du lexique politico-moral. C'est, par exemple, en partie par le biais de la paradiastole, dans sa seconde forme la plus incontrôlable, que Hobbes chercha à dévaloriser toutes les vertus publiques par rapport à la recherche de la paix, partant du principe que la paix était imperméable à toute manipulation paradiastolique. »[3]
Afin d'éviter certains termes odieux, on utilise ou on invente des alternatives[4],
« créant ainsi ce qu'on a appelé un « effet domino », une sorte de trou noir linguistique dans lequel les mots tombent, chacun perdant à son tour une partie de son champ d'application initial, ou étant au minimum contaminé par les associations du terme préjudiciable d'origine. »
Hobbes, Thucydide et Skinner
[modifier | modifier le code]Pour Quentin Skinner, « L'étude par Hobbes du problème de la paradiastole est l'une des plus approfondies de la littérature morale et politique du XVIIe siècle. »[9].
Hobbes (1588-1679) a créé le Léviathan, « moyen politique ultime pour établir la paix parmi les membres de la communauté civile et favoriser la mise en œuvre de leurs ressources pour une vie meilleure. »[9]. Pour Hobbes, la connaissance rationnelle est une connaissance fondée sur le bon usage des mots, d'abord dans des définitions exactes, puis dans des associations de type mathématique[9]. Mais, fondamentalement, il est pour lui difficile de déterminer ce qui relève du bien et du mal, ce qui est exprimé au Chapitre 29 des Elements of law et dans le Chapitre 6 du Leviathan :
« But whatsoever is the object of any mans Appetite or Desire; thatGood. is it, which he for his part calleth Good: And the object of his Hate,Evill. and Aversion, Evill; And of his Contempt, Vile and Inconsiderable. For these words of Good, Evill, and Contemptible, are ever used with relation to the person that useth them: There being nothing simply and absolutely so; nor any common Rule of Good and Evill, to be taken from the nature of the objects themselves; but from the Person of the man (where there is no Common-wealth;) or, (in a Common-wealth,) from the Person that representeth it; or from an Arbitrator or Judge, whom men disagreeing shall by consent set up, and make his sentence the Rule thereof. »
« Mais, quel que soit l'objet de l'appétit de l'homme ou de son désir, c'est, pour sa part, ce qu'il nomme bon, et l'objet de sa haine et de son aversion, il le nomme mauvais. L'objet de son mépris, il le nomme sans valeur et insignifiant. Mais l'utilisation de ces mots de bon, mauvais, et méprisable se fait selon la personne qui la pratique. Il n'existe rien qui soit ainsi, simplement et absolument, ni aucune règle commune du bon et du mauvais qu'on puisse tirer de la nature des objets eux-mêmes, car cette règle vient de l'individualité de l'homme, là où il n'y a pas de République, ou, dans une République, d'une personne qui le représente, ou d'un arbitre, d'un juge que les hommes en désaccord établissent par consentement, et dont la sentence constitue la règle du bon et du mauvais. »
Au Chapitre 4 du Leviathan :
« The names of such things as affect us, that is, which please, andInconstant names. displease us, because all men be not alike affected with the same thing, nor the same man at all times, are in the common discourses of men, of inconstant signification. For seeing all names are imposed to signifie our conceptions; and all our affections are but conceptions; when we conceive the same things differently, we can hardly avoyd different naming of them. For though the nature of that we conceive, be the same; yet the diversity of our reception of it, in respect of different constitutions of body, and prejudices of opinion, gives every thing a tincture of our different passions. And therefore in reasoning, a man must take heed of words; which besides the signification of what we imagine of their nature, have a signification also of the nature, disposition, and interest of the speaker; such as are the names of Vertues, and Vices; For one man calleth Wisdome, what another calleth feare; and one cruelty, what another justice; one prodigality, what another magnanimity; and one gravity, what another stupidicy, &c. And therefore such names can never be true grounds of any ratiocination. No more can Metaphors, and Tropes of speech: but these are less dangerous, because they profess their inconstancy; which the other do not »
« Les dénominations des choses qui nous affectent, c'est-à-dire qui nous plaisent ou nous déplaisent, sont, dans les entretiens des hommes, d'une signification variable, parce que tous les hommes ne sont pas affectés de la même façon par les mêmes choses, ni le même homme à des moments différents. Etant donné en effet que toutes les dénominations ont pour fonction de signifier nos conceptions, et que toutes nos affections ne sont rien que des conceptions, quand nous concevons les mêmes choses différemment, nous ne pouvons guère éviter des les nommer différemment. Car même si la nature de ce que nous concevons est la même, pourtant, nous la recevons diversement, selon les différentes constitutions corporelles, et selon la prévention de notre opinion, qui donnent à toute chose la couleur de nos différentes passions. Par conséquent, il faut, en raisonnant, prendre garde aux mots qui, outre la signification de ce que nous imaginons de leur nature, ont aussi une signification [qui dépend] de la nature, de la disposition et de l'intérêt du locuteur, comme dans le cas des dénominations des vertus et des vices, car un homme appelle sagesse ce que l'autre appelle crainte, et l'un appelle cruauté ce que l'autre appelle justice, l'un appelle prodigalité ce que l'autre appelle magnificence, l'un appelle gravité ce que l'autre appelle stupidité, etc. Et donc, de telles dénominations ne peuvent jamais être les vrais fondements d'une ratiocination. Pas plus que les métaphores et les tropes utilisés en parlant, mais ces derniers sont moins dangereux car ils déclarent leur instabilité, ce que les autres dénominations ne font pas. »
La réponse de Hobbes à l'incertitude des mots est utilitariste : un mot désignant une vertu sera employé pour ce qui sert le bien commun (lui-même considéré comme une condition préalable au bien individuel), et un mot désignant un vice pour ce qui sert le contraire[9].
Hobbes a mis en évidence l'usage de la paradiastole premièrement chez Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, dont il publie la première traduction directe du grec vers l'anglais, en 1628. Au livre III, en lien avec le récit de l'« affaire de Corcyre », une des caractéristiques de la Stasis, se manifeste par « la transformation du sens profond des idées et des concepts, qui se manifeste par une manipulation des mots et des slogans par des factions rivales pour atteindre leurs buts égoïstes. »[11] :
« En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. L'audace irréfléchie passa pour un courageux dévouement à l'hétairie ; la précaution prudente pour une lâcheté qui se couvre de beaux dehors. Le bon sens n'était plus que le prétexte de la mollesse ; une grande intelligence qu'une grande inertie. La violence poussée jusqu'à la frénésie était considérée comme le partage d'une âme vraiment virile ; les précautions contre les projets de l'adversaire n'étaient qu'un honnête prétexte contre le danger. Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner. »
— Thuc. trad.Jean Voilquin, III, 82.
« La stasis est caractérisée par des sacrilèges, la violation des serments, la rupture des liens familiaux, une atmosphère de peur et de méfiance généralisées »[11]. George Klosko (en) et Daryl Rice, ont souligné la concordance textuelle entre la description de la vie à l'« état de nature » par Hobbes, et le récit de la Grèce antique de sa traduction de Thucydide[12]. Cette théorie est reprise par Brown (Brown 1987), et Slomp (Slomp 1990); plus récemment par le philosophe politique gréco-américain Ioannis D. Evrigenis (en)[13]. Ce dernier établit aussi des liens entre les Elements of Law (1640) et le De Cive (1646) et le Livre I de Thucydide, l'« Archéologie »[13]. Enfin Clifford Orwin (en) a souligné des parallèles frappants entre la Stasis de Thucydide (Livre III) et l'« état de nature » de Hobbes[11],[12]. Les récits de Thucydide (Livre II) sur la peste d'Athènes de 431–428[14] et l'effondrement social qui a suivi, ont montré à Hobbes un état de nature, qui correspondant à son état de Bellum omnium contra omnes (de « guerre de tous contre tous »)[13].
L'éloge du tyrannicide par Jean Petit
[modifier | modifier le code]L'éloge du tyrannicide par Jean Petit forme un cas de paradiastole non documenté.
L'assassinat de Louis Ier d'Orléans, frère cadet du roi de France Charles VI, survient le 1407 à Paris ; commis par Raoul d'Anquetonville à l'instigation de Jean Ier de Bourgogne, dit « Jean sans Peur », cousin du duc d'Orléans ; cet acte déclenche la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons qui plonge la France dans les tumultes jusqu'au traité d'Arras du . Cet assassinat divise le Royaume en deux factions, et donne entrée aux Anglais (bientôt la Bataille d'Azincourt de 1415)[15];
Jean sans Peur fut d'abord troublé par le crime ; et ne semble pas avoir immédiatement compris que sa meilleure défense résidait dans son pouvoir[16]. Finalement loin de se cacher de l'assassinat, Jean sans Peur fait rédiger un éloge du tyrannicide par Jean Petit, théologien de la Sorbonne. Le discours est largement un réquisitoire contre le duc d'Orléans et ses « crimes » de lèse-majesté, qui selon l'orateur a justifié le meurtre. L'ouvrage de Jean le Petit tout entier repose sur un syllogisme : il est légitime et méritoire de mettre à mort le véritable tyran, le traître coupable de trahison ; le duc d'Orléans était un traître et un véritable tyran ; par conséquent, le duc de Bourgogne a agi légitimement et méritoirement en le faisant exécuter. La prémisse secondaire était, pour ainsi dire, établie par toutes sortes d'accusations portées contre Louis d'Orléans. Cependant s'il y avait beaucoup à dire contre le duc, ses débauches, sa prodigalité, sa légèreté, ses curiosités malsaines, il ressemblait singulièrement aux derniers Valois du XVIe siècle ; et absolument rien ne justifiait l'accusation de complot contre Charles VI et de tyrannie qui permettrait de lui appliquer la majeure de Jean Petit[16]. Le discours de Jean Petit est identique au Pro Milone pour la disposition des parties[17].
La harangue de Jean Petit d'après Eugène Géruzez est un morceau fort curieux dans l'histoire de l'éloquence. Ayant pour but de transformer une action coupable en acte de vertu, la harangue n'est pas plus monstrueuse dans le fond que dans la forme. « La composition d'une pareille œuvre peint une époque, et le succès qu'elle obtint la condamne. C'est pour nous, dans la forme, un reflet de la scolastique par ses divisions et ses subdivisions infinies, et dans le fond, un reflet de la guerre civile par la perversion des principes »[17]. L'orateur et son client ne se contentèrent pas du succès qu'ils avaient obtenu dans le conseil; le lendemain, sur le parvis Notre-Dame, on dressa une estrade, et Jean Petit donna une deuxième lecture de son discours devant le peuple assemblé, et recueillit les applaudissements de cette foule innombrable[17].
Anselme de Sainte-Marie en 1674, dans son Histoire généalogique ne s'y est pas trompé, qui reprend pour qualifier cet épisode un court extrait de Thucydide, la traduction de 1662 par Nicolas Perrot d'Ablancourt; la stasis de Corcyre[15] :
« La franchiſe & la probité en furent bannies avec riſée, & la malice & la perfidie prirent leur place »
Skinner et l'éthique capitaliste
[modifier | modifier le code]L'éthique protestante s'est selon Skinner, servi de la paradiastole pour rendre la recherche du profit acceptable, voire souhaitable, dans les pays chrétiens, en s'appropriant des thèmes clés du christianisme (la frugalité, la providence), en les subvertissant, voire en les renversant complètement. Ce faisant, elle a également orienté le comportement capitaliste vers une plus grande rationalité[4]. Skinner reprend aussi (l'exemple wébérien, voir L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme) des entrepreneurs commerciaux du XVIIe siècle qui s'approprient le « vocabulaire normatif du protestantisme afin de légitimer leur anthropologie capitaliste »[5].
Antiquité
[modifier | modifier le code]La figure de la paradiastole se retrouve chez Aristote. La ressemblance entre certains vices et certaines vertus, entretenue par la similitude de leurs apparences, contribue à rendre les qualités incertaines et confuses ; des frontières poreuses propices à la confusion et à la manipulation. La conception aristotélicienne des vertus les tient comme juste milieu entre deux extrêmes également vicieuses : la générosité entre la prodigalité et l'avarice par exemple. Aristote, dans la Rhétorique, suggère cependant que l'orateur peut se livrer à un usage abusif des termes élogieux, jouant précisément sur la proximité entre vices et vertus[18].
« OUTRE les propositions et les conséquences que nous venons d'alléguer, on se pourra encore servir d'Adresse. Premièrement donc, au lieu des Qualités véritables qui se trouveront en la personne qu'on voudra louer ou blâmer, on se servira de celles qui leur ressemblent, ou en approchent. Par exemple, si nous avons à parler contre un homme Vaillant en effet, mais qui, à la Guerre, emploie plus ordinairement la ruse que la force, nous dirons, Que c'est un poltron, et qu'il n'a du courage que quand il faut prendre en trahison, et dresser des embuscades. Au contraire si nous avons à louer un Sot et un Niais, nous ferons passer fa niaiserie pour une Bonté; Et encore nous appellerons Doux et Pacifique un homme Insensible à toutes fortes d'injures. En un mot, nous tâcherons de faire prendre en bonne part chaque défaut et chaque vice, en leur attribuant le nom des choses qui les accompagnent d'ordinaire et qui sont de leur suite. Ainsi, parlant à l'avantage d'un Colère et d'un Rébarbatif, nous dirons Que c'est un homme Ouvert, et qui ne peut dissimuler. De même nous dirons d'un Orgueilleux & d'un Arrogant, Que fa façon d'agir d'agir est noble et sent la personne de qualité, Une seconde Adresse dont on se pourra servir, c'est d'attribuer la qualité de Vertueux à des personnes qui pèchent par excès, comme de nommer Vaillant, un Téméraire; ou d'appeler Libéral, un Prodigue, etc. »
— Aristote, La Rhétorique (1733)
Le mot « paradiastole » provient du grec ancien Παραδιαστολή[19] ; cependant aucun écrit employant le terme n'a sur vécu. La plus ancienne tentative de définition provient de Publius Rutilius Lupus, autour du Ier siècle av. J.-C. dans son De figuris sententiarum ac verborum[20][19]:
« Hoc schema duas aut plures res, quae videntur unam vim habere, disiungit et quantum distent docet, suam cuique propriam sententiam subiungendo. Hyperidis: Nam cum ceterorum opinionem fallere conaris, tu tete frustraris. Non enim probas te pro astuto sapientem intelligenti, pro confidente fortem, pro inliberali diligentem rei familiaris, pro malivolo severum. Nullum est enim vitium, quo ut virtutis laude gloriari possis. Hoc idem schema solet illustrius fieri, cum ratio proposito subiungitur. Id est huius modi: Quapropter noli te saepius parcum appellare, cum sis avarus. Nam qui parcus est, utitur eo quod satis est; tu contra propter avaritiam, quo plus habes, magis eges. Ita non tam diligentiae fructus quam inopiae miseria sequitur. »
« Ce procédé dissocie deux ou plusieurs choses qui semblent avoir la même force et montre à quel point elles diffèrent, en attribuant à chacune sa propre opinion. Hypéride : Car lorsque vous essayez de tromper l'opinion d'autrui, vous vous déjouez vous-même. Vous ne prouvez en effet ni votre ruse, ni votre sagesse, ni votre intelligence, ni votre courage, ni votre avarice, ni votre dévouement aux affaires familiales, ni votre sévérité, ni votre malveillance. Car il n'est point de vice dont vous puissiez vous vanter des louanges de la vertu. Ce même procédé est généralement rendu plus éloquent lorsque la raison est subordonnée à un dessein. C'est-à-dire, du genre suivant : Ne vous dites donc pas souvent économe, lorsque vous êtes avare. Car celui qui est économe utilise ce qui lui suffit ; au contraire, vous, à cause de votre avarice, plus vous avez, plus vous avez besoin. Ainsi, le fruit de la diligence succède à la misère du besoin. »
Cette définition a été reprise par plusieurs dictionnaires latins modernes[19].
La Rhetorica ad Herennium. au Ier siècle décrit la paradiastole au début du Livre III, et en fait un élément de l'art oratoire délibératif, dont le but est d'établir que l'on est dans son bon droit, tout en mettant les adversaires en difficulté[19]. Quintilien, dans son Institutio Oratoria, par la suite, au Ier siècle, au livre IX, a livré une analyse plus complète de la paradiastole. Il lui a aussi donné le nom latin de Distinctio[19]. Elle consiste dit-il à « distinguer des choses qui ont de la ressemblance entre elles, comme lorsqu'on donne le nom de prudent à un homme astucieux, de vaillant à un téméraire, d'économe à un avare » (traduction Auguste Nisard). Bien qu'il existe d'autre définitions de la paradiastole (de Julius Rufinianus (en) , son De Figuris Sententiarum & Elocutionis au IVe siècle), c'est cette définition qui s'est imposée[19]. Le Carmen de figuris vel schematibus (en) anonyme du IVe siècle ou Ve siècle reprend la définition de Rutilius; et ajoute l'exemple suivant « Dum fortem qui sit vecors, comemque vocat se Qui sit prodigus, et clarum qui infamis habetur »[21], « quand on qualifie de courageux celui qui est follement téméraire, ou de brave garçon celui qui est prodigue, ou encore d’illustre une personne infâme »[19].
Isidore de Séville au VIe siècle dans ses Etymologiae reprend la définition de Quintilien, comprend qu'il y a paradiastole « chaque fois que nous devons saisir ce que nous disons par interprétation »[19].
Montaigne
[modifier | modifier le code]Montaigne, dans « Les cannibales » en 1588 illustre une forme extrême de paradiastole, remarquant comment différents peuples peuvent qualifier différents comportements de « barbares », tout en refusant d'offrir un critère d'usage correct[5]. Montaigne et Hobbes partagent la même préoccupation quant à la manière dont les phénomènes peuvent être interprétés et représentés par le langage[22].
Alemán
[modifier | modifier le code]Guzmán de Alfarache, le roman picaresque écrit par Mateo Alemán publié dès 1599, fait souvent usage de la paradiastole[7].
La Rochefoucauld
[modifier | modifier le code]François de La Rochefoucauld (avec Jacques Esprit) a soutenu que ce qui apparaît comme vertu n'est en réalité qu'un vice déguisé : les individus accomplissent des actes louables par intérêt, sans mérite pour leur comportement, car ils n'en ont aucune maîtrise, et sont gouvernés par des sentiments et des motivations parfois inconscients. Ces préoccupation rejoignent les préoccupations jansénistes, et par là augustinienne. Souvent dans l'œuvre de La Rochefoucauld se rencontre la paradiastole[18].
Les jansénistes ont défendu la théorie augustinienne selon laquelle la grâce divine est absolument nécessaire au salut de l'homme. Pour les augustiniens, les païens pouvaient certes accomplir de bonnes actions matérielles, mais celles-ci étaient inspirées par l'amour-propre et, par conséquent, viciées dans leur intention, dont dépendait toute leur valeur morale. Bien qu'employée par Pierre Bayle qui l'attribue à Saint Augustin, Augustin lui-même n'aura jamais employé pour nommer les vertus civiles, l'expression de « splendida peccata » — des péchés brillants ou des vices splendides — [23], dans laquelle on reconnaîtra la paradiastole :
« Remarquez bien, s’il vous plaît, qu’en parlant des bonnes mœurs de quelques athées, je ne leur ai point attribué de véritables vertus. Leur sobriété, leur chasteté, leur probité, leur mépris pour les richesses, leur zèle du bien public, leur inclination à rendre de bons offices à leur prochain, ne procédaient pas de l’amour de Dieu, et ne tendaient pas à l’honorer et à le glorifier. Ils en étaient eux-mêmes la source et le but ; l’amour propre en était la base, le terme, toute l’analyse. Ce n’étaient que des péchés éclatants, splendida peccata, comme saint Augustin l’a dit de toutes les belles actions des païens. »
— Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, 11e éd., 1820, Ier Éclaircissement
Bayle va défendre de manière dangereuse que l'idée d'un athée vertueux sous-tend un paradoxe : « d'un côté, Bayle assure que l'homme n'agit qu'en suivant ses passions ; de l'autre, il affirme que la véritable vertu doit être définie comme le fait de suivre ce que la raison nous indique comme bon. Or cette capacité n'est possible selon Bayle que dans le cas très rare des hommes ayant obtenu la grâce... Faut-il alors en déduire que l'athée vertueux a la grâce ? »[24]. Bayle revendique une filiation chrétienne, mais se situe également dans la tradition du libertinage savant[25]. L'idée que les individus puissent vaincre le péché par leurs propres efforts, et surtout en dehors de la grâce n'est pas augustinien, mais rejoint les idées pélagianistes ou molinistes. Les augustiniens de 1660 au travers du jansénisme et jusque dans les années 1680 assument un augustinisme radical, et absolument pessimiste quant à la nature pécheresse de l'humanité.
Bayle
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Les Huguenots ont présentent la définition catholique d'une France entièrement catholique comme reposant sur un usage malhonnête de la rhétorique et du langage, principalement dû à leur recours à la paradiastole dans leurs récits de conversions, que ce soit au niveau confessionnel et polémique, moral et religieux, et socio-politique[1]. La paradiastole est par ailleurs aussi employée par les Huguenots pour définir le terme « Catholique »[1].
Ce que c'est que la France toute Catholique: sous le Regne Louis le Grand, est le premier texte occasionnel que Pierre Bayle publie après la révocation de l'édit de Nantes, qui abrogeait la tolérance religieuse accordée à la minorité huguenote en France[26].
« Il semblait que vous eussiez quelque envie de vous en tenir à vôtre mauvaise foi, car on vous a vu pendant quelques années ne saper la Réformation que par des arrêts, par des procès, et des chicanes. Bien des gens se persuadaient que vous continueriez ce train là. Mais vous vous êtes bientôt lassés d'une posture et d'une démarche si contrainte, c'était proprement ne marcher ou ne fauter que sur un pied ; vous vous êtes donc remis dans votre ancienne et naturelle situation qui est la fourberie et la violence, vous avez rempli nos maisons de soldats et après avoir commis cent cruautés, vous soutenez avec la dernière effronterie qu'on n'a usé que des voies de la douceur. Vous écrivez cela partout, vous en faites la matière de vos panégyriques, de vos sermons, et de vos Epîtres Dédicatoires, et personne parmi vous n'ose témoigner ou qu'il ne croît pas que tout se soit passé doucement, ou qu'il blâme ceux qui le soutiennent. Et après cela nous ne dirions pas que vous êtes tous de fort malhonnêtes gens? »
« Pour l'amour de Dieu, Monsieur, cessez enfin de vous moquer ainsi de Dieu & des hommes; & puis que vous vous servez d'une langue humaine, aussi bien que les autres Nations, ne donnez pas aux mots un sens différent de celui que les autres Nations leur donnent, ou bien avertissez le monde que vous ne prétendez pas parler comme font les autres; dites nous comment vous définissez les mots, et ce que c'est parmi vous que violence, hostilité, rupture de paix ; car vous confondez tellement ces termes, qu'on n'entend plus rien dans vôtre jargon. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu d'exemple d'une Nation, qui ait méprisé toute la terre au point que vous faites. »
Dans la satire
[modifier | modifier le code]Skinner a démontre que la paradiastole, plus encore que la plupart des procédés de persuasion, avait des connotations douteuses et malhonnêtes. Elle sentait la justification des méfaits, le clientélisme, l'escroquerie et l'exonération des fautes[27]. Dans The Garden of Eloquence, Henry Peacham (en) qualifia la paradiastole de vice de la parole[27] :
« this vice of speech [paradiastole] is a fit instrument of excuse serving to self-love, partial favour, blinde affection and a shameless person, which for the better maintenance of wickedness vieth to cover vices with the mantles of vertues »
« Ce vice de la parole [paradiastole] est un instrument d'excuse approprié, servant l'amour-propre, la faveur partiale, l'affection aveugle et une personne sans vergogne qui, pour mieux maintenir le mal, cherche à couvrir les vices sous le manteau des vertus. »
Hier comme aujourd'hui, les satiristes ont condamné les adeptes notoires de la paradiastole[27].
Dans la satire de cour
[modifier | modifier le code]Molière
[modifier | modifier le code]L'Encyclopédie donne en exemple pour « Paradiastole »un large extrait du Le Misanthrope (Acte II) de Molière[6] :
L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine un abrégé des merveilles des cieux ;
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime
Pour Charles Louandre, cette tirade est imitée, ou plutôt traduite librement du quatrième livre de Lucrèce (v.1176-1218).
Notes
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 Browne 2013.
- ↑ Douay, Daubney et Mondoloni 1993.
- 1 2 3 4 Condren 2016.
- 1 2 3 4 5 Skornicki 2021.
- 1 2 3 4 Mellet et Nicati 2021.
- 1 2 Encyclopédie 1784.
- 1 2 3 4 Darnis 2020.
- ↑ Cave 2008.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Cluzelaud 2003.
- 1 2 Skinner 2007.
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