« à lâĂ©cole Françoise-Dupont, depuis 1961 » : six dĂ©cennies en compagnie de la romanesque FantĂŽmette et de sa prĂ©sence tutĂ©laire sur les jeunes hĂ©roĂŻnes de fiction
1De nombreuses jeunes filles auraient rĂȘvé dâĂȘtre inscrite dans un collĂšge Françoise-Dupont, alias FantĂŽmette, et dâapprendre sous la figure tutĂ©laire de ce personnage de Georges Chaulet : Marinette Dupain-Cheng, lâhĂ©roĂŻne parisienne du dessin animĂ© Miraculous (Astruc, 2015) lâa fait. CollĂ©gienne pour ses parents, camarades et professeurs, justiciĂšre masquĂ©e nommĂ©e Ladybug pour le terrible Masque dâArgent, lâhĂ©roĂŻne sâinscrit sous les auspices de Françoise Dupont/FantĂŽmette. Pendant cinquante ans (de 1961 Ă 2011), et au cours dâune dĂ©clinaison de cinquante-trois Ă©pisodes, Georges Chaulet a publiĂ© dans la collection « BibliothĂšque rose » une sĂ©rie narrant les aventures dâune hĂ©roĂŻne qui, si elle nâa aucun super-pouvoir et ne collabore pas officiellement avec la police, se rĂ©vĂšle trĂšs intelligente et livre les bandits quâelle arrĂȘte aux enquĂȘteurs. MalgrĂ© quelques variantes au cours des dĂ©cennies et des adaptations, les lecteurs peuvent identifier la justiciĂšre Ă sa tenue prĂšs du corps, sa cape, son bonnet Ă pompon et Ă son loup Ă la forme caractĂ©ristique ; vĂȘtue de jaune, de noir et de rouge, lâhĂ©roĂŻne de Georges Chaulet Ă©chappe Ă sa vie de collĂ©gienne pour mener une double vie. Ă partir dâun corpus de neuf romans â FantĂŽmette et son prince (1968a), FantĂŽmette et le brigand (1968b), FantĂŽmette et la maison hantĂ©e (1983), Pas de vacances pour FantĂŽmette (1992), FantĂŽmette et les 40 milliards (2000a), FantĂŽmette et la lampe merveilleuse (2000b), FantĂŽmette contre le gĂ©ant (2006), FantĂŽmette contre FantĂŽmette (2007) et Les exploits de FantĂŽmette (2010) â Ă©tudiĂ©s en Ă©dition originale ou en réédition de maniĂšre Ă analyser lâobjet, les réécritures des narrations et les illustrations tout au long des dĂ©cennies, il sâagira dâĂ©clairer les dĂ©clinaisons, continuitĂ©s et motifs adaptĂ©s du personnage de FantĂŽmette pour comprendre en quoi les filiations dans lesquelles elle sâinscrit font paradoxalement dâelle lâarchĂ©type, le modĂšle dâune Ă©mancipation mise Ă portĂ©e des jeunes lectrices et lecteurs.
2Deux pans constitutifs de cette analyse se dessinent en effet. Dâune part, FantĂŽmette elle-mĂȘme continue dâexister dans les romans republiĂ©s et adaptĂ©s comme dans deux sĂ©ries, tĂ©lĂ©visĂ©e ou animĂ©e, Ă partir de 1993 ; Ă sa suite aussi, de jeunes hĂ©roĂŻnes inspirĂ©es de Françoise/FantĂŽmette ont vu le jour : celles de Catâs Eye (HĆjĆ, 1981) dans les annĂ©es 1980-1990, celles des Totally Spies dans les annĂ©es 2000 puis celle de Miraculous lors de la dĂ©cennie suivante. Dâautre part, en termes comparatistes, le personnage de Georges Chaulet a souvent Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme le comparé : son crĂ©ateur, manifestement inspirĂ© par le nom, les aventures et lâiconographie fantĂŽmassienne, en fait explicitement « un peu la fille dâArsĂšne Lupin qui aurait mal tourné » (Bannier, 2000, p. 21) : Annabel Audureau, dans la conclusion de son ouvrage consacrĂ© Ă FantĂŽmas, dit de la jeune aventuriĂšre quâelle « rend compte dâune inversion totale du mythe originel [de FantĂŽmas] et dâun affadissement qui se cristallise dans le suffixe diminutif â-etteâ » (2010, §4). Si on ne peut nier la gĂ©nĂ©alogie littĂ©raire, doit-on pour autant se contenter de dire que FantĂŽmette rime avec « affadissement » ? Ă la fois « fille de » et « mĂšre de », sise dans un entre-deux gĂ©nĂ©alogique, elle nâen paraĂźt donc pas moins comme figure dâĂ©mancipation. Car, Ă la suite de lâanalyse de Christine Leroy qui propose de voir dans lâhĂ©roĂŻne de Georges Chaulet « une forme dâĂ©mancipation fĂ©minine Ă la portĂ©e des jeunes filles » (2013, §2) dans la sociĂ©tĂ© des annĂ©es 1960, nous proposons de renverser la relation gĂ©nĂ©alogique paradigmatique de maniĂšre Ă expliquer lâexistence concomitante aujourdâhui du personnage originel encore actualisĂ© et de ses reconfigurations dans dâautres personnages.
3Comment le personnage romanesque « inspirĂ© de » est-il devenu un mythe tutĂ©laire pour de jeunes filles Ă lâesprit romanesque ? Dans quelle mesure « le modĂšle de FantĂŽmette permet[-il] de dĂ©cliner une Ă©mancipation fĂ©minine toujours dâactualité » (Leroy, 2013, §16) depuis 60 ans ? Dans quelle mesure sa pensĂ©e libre nâest-elle pas plus largement pensĂ©e dĂ©coloniale dont lâunivers numĂ©rique pourrait se faire Ă©cho aujourdâhui ? Questionner dans un premier temps ce qui semble constituer des Ă©vidences gĂ©nĂ©alogiques qui lient Françoise/FantĂŽmette Ă dâautres personnages de fiction symboles dâĂ©mancipation face aux diktats de la sociĂ©tĂ© permettra dâĂ©clairer la gĂ©nĂ©alogie littĂ©raire de lâhĂ©roĂŻne. Il sâagira, ensuite, de comprendre en quoi la justiciĂšre masquĂ©e et les romans dont elle est lâhĂ©roĂŻne crĂ©ent un espace imaginaire â que jâappellerai le « fantĂŽmettisme » - oĂč tous les possibles fĂ©minins, fĂ©ministes et Ă©mancipateurs de maniĂšre gĂ©nĂ©rale sont rĂ©alisables, avant de sâintĂ©resser Ă la « contre-culture enfantine » et Ă la contre-culture numĂ©rique dans lesquelles FantĂŽmette sâĂ©mancipe de son auteur mĂȘme et de son univers romanesque originel.
Des évidences généalogiques
4Souvent considĂ©rĂ©e comme « fille de », moins souvent comme « mĂšre de », FantĂŽmette sâinscrit dans des relations filiales complexes. Ces considĂ©rations, cependant, ne permettent a priori pas de comprendre la portĂ©e Ă©mancipatrice du personnage. La rĂ©flexion sur lâhĂ©ritage laissĂ© par FantĂŽmette aux hĂ©roĂŻnes contemporaines passe dâabord par une caractĂ©risation des Ă©lĂ©ments archĂ©typaux reconfigurĂ©s chez ses filles spirituelles. Pour cela, le travail sur lâintertextualitĂ© doit ici inspirer une analyse de type gĂ©nĂ©alogique : lâonomastique fait de FantĂŽmette, dĂšs le premier abord, la fille de FantĂŽmas. Avant de sâintĂ©resser au discours Ă©mancipateur de Françoise/FantĂŽmette, il paraĂźt intĂ©ressant de dĂ©finir les traits caractĂ©ristiques de la justiciĂšre masquĂ©e, « fille de »/« mĂšre de », pour apprĂ©cier le renforcement paradoxal du discours Ă©mancipateur qui se joue dans lâexercice de la filiation.
5Son nom tout dâabord, son physique et son caractĂšre aussi, sont dĂ©rivĂ©s du personnage créé par le romancier Pierre Souvestre en 1911, et dĂ©veloppĂ© par lâauteur Marcel Allain par la suite. « FantĂŽmette, tout comme FantĂŽmas, dissimule son identitĂ© derriĂšre un masque : FantĂŽmette est fille de FantĂŽmas. Cette thĂ©matique du travestissement, de la dissimulation sâavĂšre le lien le plus tangible entre les deux personnages » (2010, §6) note Annabelle Audureau. Selon cette derniĂšre, FantĂŽmette sâinscrit dans ce quâelle appelle « lâiconographie fantĂŽmassienne », constituĂ©e dâun loup noir, dâun collant, dâun poignard â « surprenant chez un hĂ©ros enfantin » (id.), mais pas entachĂ© de sang contrairement Ă celui du FantĂŽmas de Gino Starace, peintre italien qui fit principalement carriĂšre en France, aux Ă©ditions Fayard, illustrateur historique du roman-feuilleton FantĂŽmas. La couleur rouge du sang chez FantĂŽmas est remplacĂ©e par le rouge de la doublure de la cape de FantĂŽmette, cape qui, en contraste avec la tunique jaune dâor, montre le dynamisme de lâhĂ©roĂŻne : le lecteur voit davantage en elle un ĂȘtre rapide et fĂ©lin, Ă©blouissant par le port de couleurs vives, reflet de sa vivacitĂ© dâesprit.
6Dans la sĂ©rie de Georges Chaulet qui plus est, cet hypotexte littĂ©raire et cinĂ©matographique est explicitement abordĂ©. Ainsi, dans Pas de vacances pour FantĂŽmette, Ćil-de-Lynx, un jeune journaliste qui couvre les Ă©vĂ©nements sur la commune de Framboisy, journaliste qui est par ailleurs le seul Ă connaĂźtre lâidentitĂ© secrĂšte de Françoise, Ă©crit lâhistoire dâune Lady, en lâoccurrence Lady Namytte, et de son ennemi jurĂ© « lâinfĂąme MĂ©phistomas » : tout lecteur reconnaĂźt dans cette derniĂšre contraction un diable masquĂ© aux influences livresques et filmiques. Ici, la relation entre lâhĂ©roĂŻne et ses opposants se complexifie : FantĂŽmas, pĂšre spirituel de lâĂ©coliĂšre masquĂ©e, serait aussi le personnage archĂ©typal « pĂšre des » ennemis de FantĂŽmette. Cela signifie, semble-t-il, que les relations filiales que les personnages des romans de Georges Chaulet entretiennent avec FantĂŽmas sont particuliĂšrement flexibles, mallĂ©ables, et que FantĂŽmette peut jouir dâune grande libertĂ© dâaction, loin de toute hĂ©rĂ©ditĂ©.
7Ainsi, les ennemis de FantĂŽmette ont beau ĂȘtre infĂąmes, elle nâen entretient pas moins une relation Ă©tonnamment ambiguĂ« avec eux. Le Masque dâArgent, par exemple, dont elle dĂ©joue les mauvais tours, porte comme elle un masque qui lui permet de se libĂ©rer des carcans de la sociĂ©té :
Parmi les ennemis de la justiciĂšre, le Masque dâArgent, le visage camouflĂ© en permanence, lui donne bien du fil Ă retordre. Elle arrive Ă dĂ©jouer ses ignobles machinations mais il parvient toujours Ă sâenfuir, tel FantĂŽmas, avec qui il partage plus dâun point commun. (Chollet et Leroy, 2005, p. 59)
8De mĂȘme, dans FantĂŽmette et le Brigand, elle sâexclame lorsquâon lui conte les exploits de son ennemi face Ă la gendarmerie : « ce doit ĂȘtre un type trĂšs intĂ©ressant Ă connaĂźtre ! » (1968b, p. 33) ; ses compagnons, non plus, ne peuvent sâempĂȘcher de donner des marques de leur admiration :
- Le brigand dĂ©balle le colis, sâaperçoit quâil contient trois fusils de trop. Alors, le plus honnĂȘtement du monde, il les renvoie au juge avec une lettre de remerciement accompagnĂ©e dâun tonnelet de vin fin !
- DĂ©cidĂ©ment, dit Ćil-de-Lynx, il avait le sens de lâhumour ! Jâaurais bien aimĂ© le connaĂźtre⊠(1968b, p. 53).
9LâhĂ©roĂŻne fait alors preuve dâadmiration envers ses ennemis, auxquels elle sâidentifierait volontiers. Libre de livrer les criminels aux fonctionnaires de police comme de les admirer lorsquâils se jouent desdits fonctionnaires, sa filiation fantĂŽmassienne lui permet de dĂ©jouer les rĂŽles assignĂ©s.
10FantĂŽmette, deuxiĂšmement, pourrait ĂȘtre la niĂšce dâArsĂšne Lupin et de Zorro. Le rapport filial du « lutin jaune » (Chaulet, 1983, p. 100 ; 1999, p. 43) avec le cambrioleur normand a dĂ©jĂ Ă©tĂ© abordĂ© par Georges Chaulet lui-mĂȘme et a Ă©tĂ© trĂšs largement analysĂ© par Armelle Leroy et Laurent Chollet dans Le Club des Cinq, FantĂŽmette, Oui-oui et les autres : les grands succĂšs des bibliothĂšques roses et vertes. Au patronyme Ă©videmment fantĂŽmassien, sâajoute pour ces deux auteurs les maniĂšres du hĂ©ros de Maurice Leblanc : « frondeuse, Ă la recherche de sensations fortes, elle emprunte souvent lâhumour sarcastique et les maniĂšres dâun certain ArsĂšne Lupin » (2005, p. 59).
11Elle sâavĂšre dâabord Ă souhait impertinente et nâhĂ©site pas Ă se moquer des reprĂ©sentants des structures Ă©tatiques que sont lâenseignant et les gendarmes. Ainsi, si le pĂšre de la saga littĂ©raire explique que Louis Mirman, lâĂ©diteur, « nâaccepte de publier les aventures de FantĂŽmette, quâĂ condition quâelle ne contienne ni politique, ni religion, sexe ou juron » (Chollet et Leroy, 2005 p. 57), elle nâhĂ©site pas Ă manier lâironie.
Mademoiselle Bigoudi ne trouve rien de mieux Ă offrir Ă ses Ă©lĂšves, pour les Ă©gayer, quâun lugubre problĂšme de pourcentage, dans lequel un agriculteur â Ă©videmment malavisĂ© â divise ses champs en surface inĂ©gale pour y faire pousser 21% de blĂ©, 12% dâavoine, 43% de seigle et 24% de luzerne. Comme sâils nâauraient pas Ă©tĂ© plus simples de couper le tout en 4 parts Ă©gales. (Chaulet, 2006, p. 137)
12Puis, lorsquâil sâagit de parler de policiers qui sont de vrais Pieds NickelĂ©s, elle loue les rĂ©sultats insignifiants quâils obtiennent « à force de patience et de tĂ©nacitĂ© (qualitĂ©s primordiales de la marĂ©chaussĂ©e) » (2006, p. 149).
13De plus, maĂźtresse comme Lupin en lâart du dĂ©guisement, un rien lui suffit pour se transformer : « Jâaurai une perruque blonde et des lunettes Ă grosse monture dâĂ©cailles. Cela change complĂštement ma physionomie » (1968a, p. 15). Et comme le hĂ©ros dâĂtretat enfin, il lui arrive de dĂ©poser « sur [un] siĂšge, une carte de visite [qui] portait un nom : FantĂŽmette » (2000b, p. 58). Ce procĂ©dĂ© ressemble tout particuliĂšrement Ă celui du gentleman de Maurice Leblanc, et en rappelle un autre, Zorro : il arrive Ă FantĂŽmette de noter « F » au marqueur, lĂ oĂč Zorro, dont Françoise, Brindille et Boulotte vont voir un Ă©pisode au cinĂ©ma dans FantĂŽmette et le Brigand (p. 71), a lâhabitude de graver un « Z ». Et le clin dâĆil de lâauteur de la sĂ©rie de la BibliothĂšque rose ne sâarrĂȘte pas lĂ puisque Ficelle et Boulotte font remarquer Ă Françoise, leur camarade dont elles ignorent lâidentitĂ© secrĂšte, que Zorro et FantĂŽmette mĂšnent des vies comparables. Ici encore, Françoise/FantĂŽmette et Zorro sont deux personnages intĂ©grĂ©s dans leur cité ; pourtant, un simple dĂ©guisement leur confĂšre la possibilitĂ© de se jouer de la â bonne â sociĂ©tĂ©. La relation Ă ses prĂ©dĂ©cesseurs littĂ©raires ne rĂ©sonne donc paradoxalement pas, Ă mon sens, comme une filiation contraignante, mais symbolise une libertĂ© reçue en hĂ©ritage.
14Elle partage en outre beaucoup de points communs avec les personnages de sa gĂ©nĂ©ration, dans son univers romanesque et avec les lectrices de son Ăąge dans la vraie vie. Sa relation avec Ćil-de-Lynx, dâabord, dans la sĂ©rie, interroge, et le doute au sujet du lien familial que ce dernier pourrait entretenir avec Françoise/FantĂŽmette sâavĂšre lĂ©gitime. Le mystĂšre nâest pas Ă©clairci : Georges Chaulet nâa jamais vĂ©ritablement rĂ©pondu Ă ses lecteurs et la question de sa relation avec lâhĂ©roĂŻne nâest abordĂ©e que rarement dans le roman. Dans FantĂŽmette et son prince, en effet, le lecteur apprend le vĂ©ritable patronyme du journaliste : « Il y a quelque temps, vous vous ĂȘtes trouvĂ© en relation avec un jeune journaliste nommĂ© Pierre Dupont, qui signe ses articles Ćil-de-LynxâŠÂ » (1968a, p. 9) Comme les deux partagent le mĂȘme patronyme, il nâest pas exclu que les deux soient de la mĂȘme famille1, et Ćil-de-Lynx serait assez proche pour que Françoise lui ait rĂ©vĂ©lĂ© son secret : quâils appartiennent Ă la mĂȘme famille expliquerait le fait quâil soit le seul Ă connaĂźtre le secret de FantĂŽmette. Si le lecteur ne retient pas lâhypothĂšse dâun lien familial, quel quâil soit, entre les deux personnages, il se rĂ©vĂšle intĂ©ressant de constater cependant quâils partagent le mĂȘme esprit dâaventure et la mĂȘme libertĂ© de mouvement ; lui aussi avance masquĂ©, sous un nom de plume en lâoccurrence, et nâhĂ©site pas Ă dĂ©noncer dans ses articles dâinvestigation les travers de la sociĂ©tĂ©.
15On peut aussi Ă©tablir des liens entre FantĂŽmette et une autre hĂ©roĂŻne romanesque, le personnage dâAstrid Lindgren, Fifi Brindacier. Pour lâautrice, « la petite fille â Fifi â reprĂ©sente [sa] propre recherche dâune figure qui possĂšde du pouvoir mais nâen abuse pas2 ». Elle est libre, indĂ©pendante, et interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, entre garçons et filles. Les deux jurent aussi, mais les jurons sont amusants, trĂšs fleuris et trĂšs imagĂ©s, Ă hauteur dâenfant moqueur lorsquâil sâagit du « Mille pompons ! » de FantĂŽmette, alors que Fifilolotte Victuaille Cataplasme Tampon fille dâEfraĂŻm Brindacier â dont le surnom, Fifi, est plus largement utilisĂ© â use dâun langage bien plus grossier3 : « elle[s] tourne[nt] en dĂ©rision par la force, par les paroles et par les gestes4 » les adultes. Les deux sont irrĂ©vĂ©rencieuses, et se rapprochent de cette façon dâArsĂšne Lupin, renforçant encore leur proximitĂ©. LĂ aussi, Françoise/FantĂŽmette est comparable Ă Fifi Brindacier, considĂ©rĂ©e par Mathilde LĂ©vĂȘque comme une figure « fĂ©ministe, et presque anarchiste5 ». Christine Aventin, quant Ă elle, avance que Pippi LĂ„ngstrump â nom de « Fifi Brindacier », en danois, que lâon pourrait littĂ©ralement traduire par « Pippi aux longues chaussettes » â
[âŠ] est une petite fille qui n'a pas besoin de sortir des normes sociales de la fĂ©minitĂ© pour ĂȘtre forte, insolente, bruyante, drĂŽle, puissante. Elle te montre toute la force qui est la tienne, en latence, et que tu n'as pas besoin d'appartenir au clan des autres pour pouvoir sortir tout le potentiel de puissance6.
16Françoise/FantĂŽmette est plus simplement encore la cousine de ses jeunes lectrices, et il est intĂ©ressant dâanalyser Ă quel point la proximitĂ© physique du personnage et de ses deux acolytes Ficelle et Boulotte avec les jeunes filles des annĂ©es 1970 favorise lâempathie fictionnelle : « le lecteur se situe, en esprit, Ă la place du personnage dont il imagine les actions et les pensĂ©es, par un processus de dĂ©placement dĂ©ictique en gĂ©nĂ©ral inconscient et identique au mouvement cognitif de la rĂȘverie ou des jeux » (LarrivĂ©, 2017, p. 63). Avec les reprĂ©sentations de FantĂŽmette, cette empathie se vit aussi dans une forme de corporĂ©itĂ©. Dans FantĂŽmette et le Brigand, FantĂŽmette et son prince, et FantĂŽmette et la maison hantĂ©e, elle arbore respectivement une coupe garçonne (1968b, p. 16), puis un carrĂ© trĂšs court assorti de lunettes Ćil de chat trĂšs Ă la mode (1968a, p. 42) et dâune robe unie jaune avec un col et des manches vraisemblablement amidonnĂ©es (1971, p. 97). Elle est un personnage dans lequel les jeunes filles de son temps peuvent se reconnaĂźtre, physiquement, parce quâelle leur ressemble, et un personnage quâelles investissent, car Françoise/FantĂŽmette peut aller au-delĂ de ce que la sociĂ©tĂ© leur permet, Ă elles. Ainsi, alors quâelle est sortie avec Ćil-de-Lynx, de nuit, dans la forĂȘt, pour surveiller les manigances du « brigand » quâelle dĂ©sire arrĂȘter, « un lutin noir, jaune et rouge, tombant du haut de lâarbre, sauta Ă pieds joints sur la branche, trancha la corde dâun Ă©clair de poignard et plongea dans la jeep en mĂȘme temps que le journaliste ! » (1968b, p. 96) Elle sort donc de nuit sans quâaucun adulte ne sâen soucie, grimpe aux arbres, sauve son camarade et conduit Ă tombeau ouvert : elle est parfaitement libre de ses agissements, contrairement Ă ses lectrices.
Le « fantÎmettisme », un bovarysme qui finit bien
17En inventant ce nĂ©ologisme, il sâagit ici de comprendre, en comparant le personnage de FantĂŽmette Ă des hĂ©roĂŻnes du dĂ©but du XXIe siĂšcle, en quoi le personnage créé par Georges Chaulet, original dans le contexte de la littĂ©rature de jeunesse française, sâest constituĂ© en archĂ©type dâune grande libertĂ© crĂ©atrice. Sa lignĂ©e elle-mĂȘme, loin de lui imposer le carcan dâune famille traditionnelle, lui ouvre des perspectives libres. Il a donc fallu inventer un mot pour qualifier son esprit de libertĂ©, et pour ce faire accomplir un « vrai exploit « fantĂŽmettesque » ! » (Chaulet, 2000a, p. 136) dans lâattente dâune « idĂ©e « fantĂŽmettique » » (id., p. 137). De cette façon, ce deuxiĂšme temps sâavĂšre ĂȘtre une invitation Ă lâoubli du paradigme gĂ©nĂ©alogique, oubliant FantĂŽmas et ArsĂšne Lupin, pour apprĂ©hender un « fantĂŽmettisme » conçu comme une intericonicitĂ© et une actualisation des potentialitĂ©s libĂ©ratrices, voire libertaires du personnage.
18Les hĂ©roĂŻnes du XXIe siĂšcle sâinscrivent donc dans une perspective intericonique par rapport au personnage de Georges Chaulet. Dâun point de vue purement descriptif, on retrouve chez dâautres hĂ©roĂŻnes de mangas, de bandes dessinĂ©es et de dessins animĂ©s le costume dâabord imaginĂ© par Jeanne Bazin qui a illustrĂ© seize volumes de la sĂ©rie. Le gĂ©nĂ©rique, par exemple, du dessin animĂ© Miraculous fait apparaĂźtre le masque dont la forme caractĂ©ristique rappelle celui de FantĂŽmette. Il est portĂ© par Marinette Dupain-Cheng, lâhĂ©roĂŻne du dessin animĂ©, dont le nom dâailleurs rappelle celui de FantĂŽmette Ă la ville, Françoise Dupont. Ce goĂ»t pour le costume, et plus largement pour la mode, sâexprime chez lâhĂ©roĂŻne de ce dessin animĂ© comme chez FantĂŽmette. Dans le deuxiĂšme Ă©pisode de la saison 1 de Miraculous, par exemple, la jeune hĂ©roĂŻne participe, Ă lâĂ©cole, Ă un concours de chapelier quâelle gagne. Dans FantĂŽmette et la lampe merveilleuse, la jeune justiciĂšre dit : « dessiner des robes, des manteaux, des jupes ⊠Je crois que jâaimerais beaucoup cela » (2000b, p. 154). Marinette aura donc rĂ©alisĂ© le rĂȘve de Françoise. Toutes deux portent un costume qui leur donne un air de lutin et nâest pas sans rappeler non plus le costume de Bandette, lâhĂ©roĂŻne Ă©ponyme des AmĂ©ricains Colleen Hoover et Paul Tobin dans leur bande dessinĂ©e (2012) :
Bandette est en partie inspirĂ©e de [lâhĂ©roĂŻne de Georges Chaulet], ainsi que des vieux films de braquage des annĂ©es 40 et 50, et de certains personnages de bandes dessinĂ©es amĂ©ricaines de l'Ăąge d'or (Sun Girl, Blonde Phantom, Miss Fury, etc.) et des films comme AmĂ©lie, etc. Nous avions parfaitement connaissance de FantĂŽmette â nous avions quelques livres Ă lâĂ©poque, mais ils Ă©taient en français et nous ne savions, malheureusement, pas lire le français : il sâagissait donc surtout de regarder les jolies couvertures7.
19Qui plus est, leurs ennemis respectifs portent non seulement le mĂȘme nom, le Masque dâArgent, mais se ressemblent Ă sây mĂ©prendre, tant la forme de leur masque et sa couleur argentĂ©e les rapprochent. Autre point important, au-delĂ de lâaspect physique : Françoise, alias FantĂŽmette, Ă©volue en trio avec Ficelle et Boulotte en une vĂ©ritable triade capitoline romanesque, « formant un club de dĂ©tectives » (2006, p. 78), le « laboratoire dâune salutaire fantaisie, qui vient subvertir un univers adulte â essentiellement masculin â souvent Ă©triquĂ© et pointĂ© comme tel8 » (Raulet-Marcel, 2025). Leurs Ă©quipĂ©es policiĂšres, Ă trois, sont aussi le fait de Ladybug alias Marinette et de ses camarades9.
20Certains Ă©pisodes du dessin animĂ© enfin, dâun point de vue narratologique, semblent largement inspirĂ©s des aventures de FantĂŽmette. Il en est ainsi de FantĂŽmette contre FantĂŽmette et de lâĂ©pisode 5 de la saison 1 de Miraculous, intitulĂ© « Lâimposteur ». Dans le sixiĂšme roman de Georges Chaulet, une sĂ©rie de cambriolages est revendiquĂ©e par FantĂŽmette : la jeune justiciĂšre masquĂ©e aurait Ă©tĂ© aperçue, en fuite, sur les toits des Galeries Farfouillettes et dans Framboisy⊠Le trio formĂ© par FantĂŽmette, Ficelle et Boulotte mĂšne lâenquĂȘte pour dĂ©masquer le vĂ©ritable voleur. Dans lâĂ©pisode de la sĂ©rie animĂ©e, il ne sâagit pas de lâhĂ©roĂŻne, mais de son compagnon, Chat Noir : les camĂ©ras de vidĂ©osurveillance le montrent en action, alors quâil vole la Joconde au Louvre⊠AprĂšs une scĂšne topique de course sur les toits de Paris, les deux Chat Noir se retrouvent face Ă face, lâhĂ©roĂŻne comprenant alors que lâimposteur est en fait un envoyĂ© du Masque dâArgent.
21Passer avec Marinette dâune vision chronologique Ă une considĂ©ration gĂ©ographique â Ă mon sens Ă lâimage de ce que fait Pierre Bannier en parlant de « microcosme » â permettrait alors de penser, non une filiation, mais un monde « fantĂŽmettesque » comme un territoire de libertĂ© absolue. Dans ce cadre, un regard sur le monde numĂ©rique comme univers dans lequel peuvent se dĂ©velopper divers microcosmes sâavĂšre intĂ©ressant.
22Le dĂ©veloppement des fanzines et de leurs dĂ©rivĂ©s numĂ©riques, sous la forme de blog ou de pages internet rĂ©fĂ©rencĂ©es, donne de lâautonomie Ă ces univers, au-delĂ du contexte de crĂ©ation. La question du contexte dâĂ©dition, de lâauteur, du crĂ©ateur et de ses inspirations nây est en effet pas prise en compte : ce sont des lecteurs qui se sont appropriĂ© les personnages et leur univers et qui, de leur cĂŽtĂ©, ne cherchent pas Ă adopter le point de vue du chercheur mais tentent, contrairement au travail dâanalyse au sens Ă©tymologique, dâavoir la vision totalisante dâun monde organisĂ©. FantĂŽmette a aujourdâhui sa propre page Facebook et son espace dĂ©diĂ© sur internet, et câest le cas aussi du collĂšge qui porte son nom de ville, le collĂšge Françoise-Dupont de la sĂ©rie animĂ©e Miraculous. Dans ces pages, Françoise/FantĂŽmette nâest jamais explicitement mentionnĂ©e comme un modĂšle, peut-ĂȘtre nâest-elle pas mĂȘme connue des rĂ©dacteurs de ces pages.
23La présentation du collÚge est la suivante :
Ă la demande de la nĂ©o-Maire de Paris Caline Bustier, le collĂšge sera ouvert Ă des enfants de tout Ăąge se cĂŽtoyant. Aucune notation ne sera effectuĂ©e et les Ă©lĂšves pourront apprendre dans les matiĂšres de leur choix et expĂ©rimenter par eux-mĂȘmes, Ă leur rythme, tout en ayant la possibilitĂ© de faire de nombreuses activitĂ©s sans entraves. Ceci est l'application de la « PĂ©dagogie diffĂ©renciĂ©e », une pĂ©dagogie qui se dĂ©finit comme une mĂ©thodologie d'enseignement s'adaptant Ă chaque Ă©lĂšve et lui laissant une grande libertĂ© des enseignements qui lui sont prodiguĂ©s10.
24Ainsi, il n'existe plus de classe de niveau Ă proprement parler, puisque les Ă©lĂšves choisissent par eux-mĂȘmes les matiĂšres qu'ils souhaitent suivre et le niveau qui leur correspond11. Ils y suivent Ă©galement des cours dâart, dâescrime, de peinture chinoise, ainsi que des ateliers de mĂ©ditation, et sont inscrits Ă des concours de mode, de cinĂ©ma ou de e-sport. On reconnaĂźt ici lâesprit de libertĂ© de FantĂŽmette : elle qui pensait les enseignements de Mlle Bigoudi si mal venus trouve ici un collĂšge digne de son nom, qui permet aux jeunes gens qui y sont scolarisĂ©s de vivre leur vie telle quâils la rĂȘvent, telle que FantĂŽmette la leur a fait imaginer.
25LâhĂ©roĂŻne incarne en rĂ©alitĂ© un vĂ©ritable imaginaire de libertĂ© pour les jeunes filles, mais aussi pour les enfants de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, plongĂ©s parfois malgrĂ© eux dans la vie des adultes. De cette façon, le rĂ©alisateur Robin Campillo revendique lâinspiration « fantĂŽmettesque » qui a prĂ©sidĂ© Ă la rĂ©alisation de LâĂle rouge. Ce film se passe Ă Madagascar, sur la base militaire française. Il raconte lâĂ©mancipation de Thomas, fils de militaire, qui va gagner son autonomie Ă lâoccasion de plusieurs saynĂštes surrĂ©alistes de bagarres avec des ennemis. Au sujet de ces saynĂštes, Robin Campillo dit : « ce sont des bribes de fiction qui viennent parasiter la narration principale, comme un livre quâon est en train de lire colore le quotidien12 », et ce livre, ce serait un volume de FantĂŽmette. En costume de FantĂŽmette cousu par sa mĂšre, il vit ces saynĂštes comme un hĂ©ros virevoltant, souriant Ă lâennemi alors quâil se bat contre lui, dans des dĂ©cors noir, rouge et jaune, Ă lâinstar du costume de lâhĂ©roĂŻne de Georges Chaulet. Ces images, dont lâesthĂ©tique se rapproche des comics des annĂ©es 1950, symbolisent des espace-temps de libertĂ© imaginaire, loin du quotidien de la vie de la famille sur lâĂźle malgache. Puis un soir, alors que tout le monde dort, le personnage principal du film fuit son domicile, en costume de FantĂŽmette, et conquiert son autonomie. Le port du costume lui donne la force dâaller Ă lâencontre des rĂšgles des mĂ©tropolitains vivant sur lâĂźle, de rĂ©aliser son rĂȘve de libertĂ©. De plus, au cours de cette aventure, il rencontre deux autres personnages, Bernard et Miangaly. Ă ce moment-lĂ , lâhistoire de la famille française de Thomas ainsi que des amis malgaches du jeune garçon et de leurs familles, basculent : les Malagasys deviennent hĂ©ros dâun roman national dâĂ©mancipation, accompagnĂ©s du jeune Thomas/FantĂŽmette. Sa fugue sur lâĂźle, oĂč font rage, en filigrane, les rĂ©voltes paysannes et le soulĂšvement de la jeunesse malgache contre lâordre Ă©tabli dans les annĂ©es 1970, lui permet de prendre part aux Ă©vĂ©nements historiques de lutte contre le nĂ©ocolonialisme.
26Si lâhĂ©roĂŻne accompagne Thomas/FantĂŽmette dans cette Ă©mancipation, câest quâelle fait preuve de panache,
[âŠ] quelque chose qui sâajoute Ă la grandeur et qui bouge au-dessus dâelle. Câest quelque chose de voltigeant, dâexcessif et dâun peu frisĂ©. Si je ne craignais dâavoir lâair bien pressĂ© de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette dĂ©finition : le panache, câest lâesprit de la bravoure13.
27Entre courage et style Ă©clatant, son panache prend forme dans le costume et lâesprit de FantĂŽmette, Ă lâorigine, dans le film, dâune esthĂ©tique en contraste en termes dâactions comme de couleurs. Vivre en FantĂŽmette rend possible une vie dâaventures en dehors de lâentre-soi caractĂ©ristique de son monde.
La liberté de FantÎmette, la libération des jeunes filles
28Ses ascendants littĂ©raires, ardents dĂ©fenseurs de la libertĂ© face aux conventions sociales, participent de sa symbolique libĂ©ratrice. En tant que personnage enfantin et fĂ©minin, Ă lâimagination dĂ©bordante, elle incarne, par identification voire incarnation des lecteurs comme Thomas dans le film de Robin Campillo, la puissance crĂ©atrice, libĂ©ratrice, fĂ©ministe dâune punk libertaire. FantĂŽmette en effet, bien quâelle ait des parents biologiques, sâest a minima affranchie de leur tutelle et nâa pas besoin dâeux pour vivre : ils nâapparaissent jamais dans les romans.
29Eu Ă©gard Ă ces considĂ©rations, il semble que donner forme Ă la gĂ©nĂ©alogie littĂ©raire de FantĂŽmette, pour en faire la descendante de FantĂŽmas, dâArsĂšne Lupin, ou lâascendante de Marinette Dupain-Chang, ne sâavĂšre pas si « antifantĂŽmettique » quâoriginellement imaginĂ©, tant quâon ne limite pas Ă une analyse trop simpliste du suffixe « -ette ». Se libĂ©rer, en revanche, des parents biologiques sâavĂšre ĂȘtre une nĂ©cessitĂ© absolue.
30Lâunivers dans lequel FantĂŽmette et ses camarades Ă©voluent est en effet comparable Ă ce que Pierre Bannier nomme un « microcosme » dâautonomie pour enfants ; et le rapprochement avec les school stories, Ă lâimage de la sĂ©rie Harry Potter, oĂč les parents, bien quâils existent, ne sont pas prĂ©sents pour autant, semble pertinent : ce genre anglais raconte lâhistoire dâenfants, orphelins ou non, en pension ; son apogĂ©e date de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle et parmi les thĂšmes principaux sont dĂ©veloppĂ©s lâamitiĂ©, lâhonneur et la loyautĂ© entre Ă©lĂšves. La situation est la mĂȘme pour FantĂŽmette, les valeurs dĂ©fendues sont identiques, le tout fait Ă©cho Ă la question dâAnne Larue : « tu as remarquĂ© Ă quel point les romans pour la jeunesse aiment se dĂ©barrasser des parents ? » (Larue, 2018, p. 2) Lâautrice dĂ©nonce ici lâobsession de la famille et de la filiation qui cherche absolument des types littĂ©raires, des empreintes en creux destinĂ©es Ă ĂȘtre reproduites. Cependant, elle met dans le mĂȘme temps en Ă©vidence lâabsence remarquable des parents dans la littĂ©rature de jeunesse.
31Cette situation rĂ©vĂšle « lâapport transgressif du hĂ©ros » de littĂ©rature jeunesse (Piffault, 2008, p. 115) : « rival du parent, de lâadulte, [âŠ] porteur potentiel de contre-culture enfantine », le hĂ©ros enfantin accomplit « la libĂ©ration cathartique des pulsions violentes des enfants » (id.) et use largement dans ce but de la tonalitĂ© comique, dont « le ressort [âŠ] est souvent la transgression des interdits, parentaux et sociĂ©taux » (id.). Cela participe du plaisir de la lecture des enfants. De mĂȘme que les jeunes amis de Fifi Brindacier par exemple sont empĂȘchĂ©s par leurs parents, le jeune lecteur des aventures de FantĂŽmette, qui doit obĂ©ir aux ordres de ses parents, les Ă©vacue symboliquement de sa vie par sa lecture. Peut-ĂȘtre lâĂ©tymologie-mĂȘme dâ« aventure » Ă©claire-t-elle le potentiel Ă©mancipateur de FantĂŽmette : du latin adventura, participe futur qui signifie « ce qui va arriver », employĂ© au sens de « sort », de « destin » lorsquâil est utilisĂ© substantivement, lâ« aventure », au pluriel neutre, ouvre lâespace des possibles ; tout peut arriver, tout est possible. La sociĂ©tĂ©, dont les parents sont des agents, nâintervient pas ; ces romans sont lâĆuvre dâun destin, laissĂ© Ă la libre imagination de lâauteur : le personnage reste une force qui va, rien ne lâarrĂȘte.
32Une autre forme, enfin, de pensĂ©e dĂ©coloniale se retrouve dans le modĂšle dâĂ©mancipation fĂ©minine mis en avant par Françoise/FantĂŽmette. Pour reprendre la thĂšse de Christine Leroy, « nous mettrons au jour une forme dâĂ©mancipation fĂ©minine Ă la portĂ©e des jeunes filles et inaugurĂ©e par la figure de FantĂŽmette » (Leroy, 2013, §2). Elle sait tout faire, et y excelle : natation, plongĂ©e sous-marine, planche Ă voile, tir Ă lâarc, escrime, judo, ski, karting, danse classique, elle est aussi polyglotte et sait communiquer en morse. Elle a ici quelque chose des hĂ©ros masculins de la littĂ©rature dâaventures. Christine Leroy parle de « nature protĂ©iforme adaptĂ©e Ă toutes les Ă©preuves [qui] renvoie lâimaginaire du lecteur adulte aux mĂ©tamorphoses successives et rĂ©currentes dâun certain FantĂŽmas » (Leroy, 2013, §7) : « surtout, il nous semble quâun autre point plus difficile Ă cerner, relie les deux hĂ©ros de maniĂšre impalpable : il sâagit dâune certaine stratĂ©gie Ă lâĂ©gard dâune sociĂ©tĂ© qui Ă©rige ses rĂšgles de bon fonctionnement en norme dogmatique » (Leroy, 2013, §12).
33De cette façon, si des liens entre FantĂŽmas et FantĂŽmette existent, câest quâils sont de mĂȘme nature, en tant que personnages Ă©mancipateurs. LâhĂ©roĂŻsme du personnage créé par Georges Chaulet ne repose pas sur « un type de fĂ©minitĂ© [âŠ] mais [sur] un mode de contournement Ă lâĂ©gard des normes et valeurs en vigueur » (Leroy, 2013, §13). Ainsi, de mĂȘme que Blaise Cendrars fait de FantĂŽmas un symbole de libertĂ©14 dans son poĂšme intitulĂ© « FantĂŽmas », FantĂŽmette est une figure Ă©mancipĂ©e et Ă©mancipatrice : si elle incarne la libertĂ©, ce nâest paradoxalement pas en se libĂ©rant de la tutelle de son pĂšre littĂ©raire, mais en la revendiquant.
34Françoise/FantĂŽmette se joue de lâordre de la sociĂ©tĂ© et agit comme bon lui semble, arrĂȘtant les malfrats par jeu plus que par respect des bonnes conduites : elle nâaide les forces de police quâaccidentellement, câest-Ă -dire Ă lâoccasion ; elle sort surtout de nuit pour se retrouver enfermĂ©e dans une camionnette sans quâaucun adulte ne se soucie de son absence (Pas de vacances pour FantĂŽmette) ; elle manie des lames, dans FantĂŽmette et son prince par exemple, et la ruse dans FantĂŽmette et les 40 milliards. La jeune fille, aussi, ne tombe pas amoureuse, en cinquante-et-un ans dâexistence. Le possessif, par exemple, dans lâexpression « FantĂŽmette et son prince » aurait pu signifier une proximitĂ© sentimentale, marquer une idylle, mais il nâen est rien. Elle est libre de toute relation amoureuse qui pourrait lâentraver dâune maniĂšre ou dâune autre. Ses vĂȘtements prĂšs du corps lui permettent, enfin, dâexprimer pleinement la fĂ©minitĂ© de son corps. Pourtant, « une telle fĂ©minitĂ© doit se cacher pour exister et nâest lĂ©gitime que derriĂšre le masque de la justiciĂšre, comme en tĂ©moigne la nĂ©cessitĂ© dans laquelle Françoise se trouve dâadopter profil bas » (Leroy, 2013, §8). Lorsquâelle est Françoise, sa tenue ressemble Ă celle des jeunes filles de son Ăąge ; il nây a quâen FantĂŽmette quâelle est extraordinaire, au sens Ă©tymologique du terme.
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35Ă la question de savoir comment FantĂŽmette, personnage romanesque inspirĂ© de FantĂŽmas, ArsĂšne Lupin ou Zorro est devenu un mythe tutĂ©laire pour de jeunes filles Ă lâesprit romanesque, la rĂ©ponse est le plus naturellement chronologique : lâhĂ©roĂŻne, alors que ses aventures se sont multipliĂ©es au cours des dĂ©cennies, est elle-mĂȘme devenue source dâinspiration dâautres personnages de fiction ainsi quâobjet dâidentification pour les jeunes lecteurs.
36Câest faire vieillir FantĂŽmette avec ses lecteurs ; Marinette Dupain-Cheng, lâhĂ©roĂŻne masquĂ©e de la sĂ©rie animĂ©e Miraculous, serait une version plus jeune et moderne de la justiciĂšre de Georges Chaulet, sa descendante, inscrite dans un nouveau temps. Pourtant, les travaux rĂ©cents des chercheurs ont mis en Ă©vidence que cette prĂ©sence tutĂ©laire nâĂ©tait pas seulement de lâordre de lâhĂ©ritage, ni mĂȘme dâune actualisation qui supposerait une nouvelle lecture ignorante du contexte de crĂ©ation de la sĂ©rie de romans dans les annĂ©es 1960-1970, mais « le modĂšle de FantĂŽmette permet[trait plutĂŽt] de dĂ©cliner une Ă©mancipation fĂ©minine toujours dâactualité » (Leroy, 2013, §16) dans une pĂ©riode de libĂ©ration des mĆurs et de la parole qui aurait aussi fait le succĂšs des adaptations au cinĂ©ma des aventures de FantĂŽmas dans les annĂ©es 1970. Peut-ĂȘtre la pensĂ©e « fantĂŽmettique » a-t-elle trouvĂ© aujourdâhui un espace-temps favorable Ă son dĂ©veloppement dans les univers numĂ©riques oĂč le lecteur, sans sâen apercevoir, ou sans chercher Ă sâen apercevoir, irrigue de sa propre aspiration Ă la libertĂ© lâesprit Ă©mancipateur de FantĂŽmette.
37Il faut ici considĂ©rer, pour nuancer le propos, gĂ©nĂ©alogie littĂ©raire et gĂ©nĂ©alogie « biologique » (autant quâun personnage littĂ©raire puisse avoir des parents, dans lâespace de la narration). Il sâavĂšre tout dâabord intĂ©ressant de noter que sa gĂ©nĂ©alogie littĂ©raire ne semble pas incompatible avec son esprit de libertĂ© dans la mesure oĂč tous les personnages dont on peut la rapprocher sont eux-mĂȘmes des personnages en quĂȘte de libertĂ© qui sâopposent Ă la sociĂ©tĂ©, de FantĂŽmas Ă Fifi Brindacier. Dâun point de vue « biologique », en revanche, lâabsence de parents ou de personnage avec lequel elle entretiendrait une relation sentimentale montre Ă ses lecteurs quâune autre voie est possible, une voie oĂč le personnage et le jeune lecteur seraient libres de vivre des aventures au grĂ© de leur volontĂ©. Ainsi, modĂšle dâĂ©mancipation fĂ©minine pour les jeunes lectrices, Françoise/FantĂŽmette semble mĂȘme capable de catalyser toutes les volontĂ©s dâĂ©mancipation : de lâenfant face Ă sa famille, de la jeune fille face Ă la sociĂ©tĂ©, des colonisĂ©s face aux nĂ©ocolonialistes.

