Grand Jument
| Autres noms | Grant Jument, Grand'jument |
|---|---|
| Groupe | Folklore populaire, littérature |
| Sous-groupe | Cheval |
| Caractéristiques | Gigantesque jument blanche |
| Proches | Bayard |
| Origines | Traditions orales francophones |
|---|---|
| Région | France |
| PremiÚre mention | Les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantua, 1532 |
La Grand Jument (ou grant jument, grand'jument) est une jument de taille gigantesque qui sert de monture aux gĂ©ants dans plusieurs Ćuvres de la Renaissance. Issue de traditions mĂ©diĂ©vales, elles-mĂȘmes inspirĂ©es de la mythologie celtique, elle apparaĂźt dans Les grandes et inestimables chroniques du grant et Ă©norme gĂ©ant Gargantua, rĂ©digĂ©es en 1532, dans lesquelles Merlin la crĂ©e sur une montagne Ă partir d'ossements.
Ces Chroniques inspirent François Rabelais, lequel reprend en grande partie ce récit et la jument comme monture de Gargantua dans La vie trÚs horrifique du grand Gargantua, pÚre de Pantagruel, publié cinq ans plus tard. Affublée d'une description parodique, la jument venue d'Afrique noie ses ennemis sous son urine et rase tous les arbres de la Beauce, transformant la région en plaine.
Cet animal serait issu d'un dragon primitif modeleur du paysage ou de la monture de plusieurs dieux celtes. Il partage la mĂȘme origine que le cheval Bayard, d'aprĂšs Henri Dontenville et Claude Gaignebet. Des toponymes lui sont dĂ©diĂ©s, sans qu'un lien avec les Ă©crits de la Renaissance ne soit forcĂ©ment connu.
Origine
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MentionnĂ©e dans deux Ćuvres littĂ©raires majeures de la Renaissance, la Grand Jument est vraisemblablement issue de traditions orales populaires plus anciennes. Plusieurs thĂ©ories existent quant Ă son origine, la majoritĂ© ont Ă©tĂ© Ă©mises par Henri Dontenville.
Pour lui, cette jument est originellement de couleur blanche, ce qu'il met en relation avec la trĂšs ancienne prĂ©sence du cheval blanc dans les croyances françaises[1]. Elle serait chevauchĂ©e par un gĂ©ant anguipĂšde (Ă queue de reptile) dans ses plus anciennes versions. Le gĂ©ant Gargantua est lui-mĂȘme la rĂ©miniscence de Gargan, un dĂ©miurge connu des peuples celtes, bĂątisseur et crĂ©ateur, qui aurait tracĂ© les chemins de pĂšlerinage prĂ©chrĂ©tiens, créé des gouffres et des montagnes en posant et levant ses pieds du sol, créé des guĂ©s en buvant Ă certains cours d'eau et des riviĂšres en urinant. Toujours selon Dontenville, jument et cavalier Ă©taient autrefois confondus sous la forme d'un dragon, ainsi que l'atteste l'Ă©tymologie en « g-r-g » des gĂ©ants de Rabelais (Grandgousier, Gargamelle et Gargantua), renvoyant Ă celle du dragon[2]. Par consĂ©quent, la Grand Jument partagerait la mĂȘme origine que le cheval Bayard, celle d'un gigantesque dragon primitif transformant les paysages par ses actions[3].
Une autre thĂ©orie est celle d'une rĂ©miniscence de la dĂ©esse gauloise psychopompe Ăpona, dont la Grande Jument serait la monture[4]. L'origine celte est en tout cas Ă©voquĂ©e, puisqu'Henri Dontenville a relevĂ© que plusieurs dieux y sont accompagnĂ©s « d'un cheval blanc ou d'une blanche jument » qui parcourent toujours la direction est-ouest, font jaillir des sources sur leur passage, et amĂšnent le soleil. Ce motif symbolique est mis en exergue par Jacques Duchaussoy[5], la direction que prend cette jument en courant en fait un animal solaire[4].
Attestations et toponymes
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Le nom de « Grand Jument » ou « Grande Jument » est présent dans des toponymes et des croyances françaises, en particulier sur la cÎte ouest pour désigner la mer, sans qu'un lien soit toujours établi avec la jument littéraire. En général, ces chevaux sont blancs, il existait d'ailleurs une auberge du cheval blanc sur le quai de Grand'Jument, au bord de la Loire, à Tours[1]. Un monolithe de granit de 25 sur 5 mÚtres nommé « La Grand'Jument », à Montgothier, a été exploité de 1800 à 1803 par un carrier du nom de Ernest Poulain, qui détruisit en outre un autre bloc de granit à légendes du voisinage[6],[7].
Paul SĂ©billot relĂšve, lors de ses collectages des traditions populaires, qu'en Poitou on nomme la mer « la grand Jument blanche »[8]. En VendĂ©e, le mĂȘme nom est employĂ© par les pĂȘcheurs[9]. Au XVIe siĂšcle, NoĂ«l du Fail dĂ©crit la mer comme la « grand Jument Margot, qui se bride par la queue »[8]. Au large d'Ouessant, le phare de la Jument est Ă©difiĂ© sur le rĂ©cif d'Ar Gazec (« la jument » en breton).
Bernard M. Henry, de lâassociation des Amis des Rabelais et de La DeviniĂšre, relĂšve l'existence de plusieurs rochers nommĂ©s « Les Chevaux », « La Jument » et « La Grande Jument », aux Sables-d'Olonne[Note 1]. Il suppose que l'existence de ces toponymes a poussĂ© Rabelais Ă s'inspirer de cette ville plutĂŽt que d'une autre pour dĂ©crire l'arrivĂ©e de la Grand Jument[10]. D'aprĂšs la sociĂ©tĂ© de mythologie française, le folklore populaire a retenu deux empreintes gigantesques de cette jument, l'une dans les monts du Jura, et la seconde en Normandie[11].
La Grant Jument dans Les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantua
[modifier | modifier le code]La Grant Jument apparaßt dans Les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantua, texte anonyme rédigé en 1532 à partir de récits médiévaux plus anciens, comportant des références à la matiÚre de France et à la matiÚre de Bretagne[12]. Elles rapportent que Merlin conseille au roi Arthur de se mettre en garde contre ses ennemis, et en quittant la cour du roi, s'installe sur le Mont d'Orient pour y fabriquer les géants Grandgousier et Gallemelle à partir d'ossements de baleine. Enfin, il crée la Grant Jument à partir d'os de jument[13],[14],[15],[16]. Ce thÚme d'une création à partir d'ossements pourrait renvoyer à un motif chamanique, selon Bernard Sergent[13]. Quoi qu'il en soit, la Grant Jument est indéniablement une créature féerique, en tant que création forgée par Merlin[17].
L'animal est destiné à servir de monture aux géants[18]. C'est une grande jument flamande, si puissante qu'« elle les portait [Grandgousier et Gallemelle] aussi bien tous deux que le fait un cheval de 10 écus un simple homme »[19],[20].
Elle appartient Ă Gallemelle et Grandgousier, qui mettent au monde Gargantua. Lorsque le jeune gĂ©ant atteint l'Ăąge de sept ans, ses parents dĂ©cident de le prĂ©senter au roi Arthur. Au moment du dĂ©part, Merlin leur dit : « vous tournerez la teste de vostre jument vers Occident et la laissez aller et elle vous conduira bien sans faillir »[4]. La queue de la jument devient une hache[21]. Gargantua lui pend au col les cloches de la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris[22], et lorsque le jeune gĂ©ant entre au service d'Arthur, il laisse sa jument dans la forĂȘt de BruyĂšres-le-ChĂątel[23].
La question de savoir si Rabelais lui-mĂȘme n'est pas l'auteur de ce texte, du moins en partie, reste disputĂ©e[24].
La Grand Jument dans les Ćuvres de Rabelais
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François Rabelais s'inspire de cette Grant Jument prĂ©sentĂ©e dans les Chroniques, et des traditions populaires de son Ă©poque[25], pour crĂ©er la monture du gĂ©ant Gargantua dans ses Ćuvres, La vie trĂšs horrifique du grand Gargantua, pĂšre de Pantagruel et fils de Grangousier, rĂ©digĂ©e en 1534[26],[27] et ses suites. Il s'Ă©loigne du conte merveilleux, genre auquel appartiennent les Chroniques, notamment en ce qui concerne la nature de la jument[17]. Le Gargantua est un roman d'apprentissage et une parodie des rĂ©cits de chevalerie mĂ©diĂ©vaux, la Grande Jument est d'ailleurs donnĂ©e au jeune gĂ©ant par Grandgousier, pour lui permettre de partir s'instruire Ă Paris[28].
Dans le texte de Rabelais, Gargantua est entraßné dÚs l'enfance à l'art de l'équitation sur des chevaux factices[29]. La jument est évoquée une premiÚre fois au chapitre XVI[30],[25], qui reprend presque textuellement un passage des Chroniques[31], et leur emprunte aussi le vol des cloches de Notre-Dame que le géant accroche au cou de sa jument[24] (mais le passage prend sous la plume de Rabelais une nouvelle dimension en abordant les thÚmes de la culture, la politique, la morale, la religion et l'esthétique[17]). Le géant quitte ensuite Paris sur le dos de sa jument pour défendre le pays, et croise une troupe d'ennemis. La jument les noie dans son urine[32].
D'autre part, ce chapitre XVI, avec sa jument traitée sur le ton de la fable[33], marque une rupture de ton dans le récit, passant à un burlesque plus populaire et moins érudit[31]. Il a une fonction comique, et d'aprÚs George Hoffman, « résiste à l'interprétation pédagogique ou ésotérique », Rabelais y écartant les éléments surnaturels, dans un style trÚs différent des Chroniques ou des Quatre fils Aymon : en filigrane, ce chapitre évoque les préoccupations des paysans et du peuple citadin, et donc la relation entre l'homme et la nature[34]. Claude Gaignebet, au contraire, compare la Grande Jument au cheval Bayard de la Chanson des quatre fils Aymon, disant qu'il s'agit d'une créature magique issue du folklore populaire, en lien avec la tradition alchimique et érudite grùce à son créateur, Merlin[35].
D'anciennes théories voyaient dans la source d'inspiration de la Grand Jument la comtesse Diane de Poitiers, surnommée « la Grande sénéchale » à l'époque de Rabelais[36].
Description
[modifier | modifier le code]« Plus grande et plus monstrueuse jument qu'on eut jamais vu », la Grand Jument est originaire d'Afrique, c'est un cadeau envoyĂ© par « Fayoles, quart roy de Numidie »[37]. Elle ne sert que de moyen de transport aux gĂ©ants[29], elle est elle-mĂȘme transportĂ©e jusqu'Ă Olone, en Thalmondoys[Note 1], par quatre navires dont trois grands vaisseaux Ă voile gĂ©nois, les « carracques ». Sa taille est celle de « six orifans »[38] (Ă©lĂ©phants)[39], elle a des oreilles pendantes de chĂšvre du Languedoc, les « pieds fendus en doigts comme le cheval de Jules CĂ©sar[34] [...] et une petite corne au cul ». Sa robe alezane brĂ»lĂ©e est grise pommelĂ©e par endroits.
« [...] les aureilles ainsi pendentes comme les chievres de Languegoth et une petite corne au cul. Au reste avoit poil d'alezan toustade, entreillizé de grizes. »
â François Rabelais, La vie trĂšs horrifique du grand Gargantua, pĂšre de Pantagruel[40]
La Grand Jument n'échappe pas à la description parodique et humoristique qu'affectionne particuliÚrement Rabelais, notamment en ce qui concerne son gigantisme. Gargantua se rend à Paris en quelques foulées du galop de cette jument puis retrouve son pÚre en un instant, mais c'est surtout l'urine de la jument qui provoque le comique[41]. En effet, « elle prouve son efficacité par l'abondance de son urine »[42], mais si Gargantua créé le RhÎne en pissant, les effets de la miction de la jument ne sont détaillés ni dans les Chroniques, ni chez Rabelais[22] :
« Et dist Phistoire, que si la grand jument de son pere y eust este et pisse pareillement, qu'il y eust eu deluge plus enorme que celluy de Deucalion : car elle ne pissoit foys qu'elle ne fist une riviere plus grande que n'est le Rosne. »
â François Rabelais, Pantagruel, chapitre XXVIII[43],[22]
Sa queue grande de deux cents brasses[31] est « comme la pile Sainct Mars »[40], une tour quadrangulaire située prÚs de Langeais. Elle traine derriÚre la jument, et se divise en quelques branches.
Elle illustre la vision de l'Afrique, à l'époque, comme d'une « terre de l'animalité »[44], et ses puissantes ruades ne renvoient pas, selon Guy Demerson, à une créature surnaturelle comme dans les Chroniques, mais à l'animalité d'une simple créature monstrueuse[17]. En revanche, selon George Hoffmann, cette description est apparentée au « merveilleux naturel » et fait appel à des comparaisons animales pour appuyer la « puissance génératrice de la nature »[34].
Ăpisode de la Beauce
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Lorsque Gargantua reçoit la Grand Jument en cadeau, il décide de partir immédiatement pour Paris. La Beauce est sur son chemin. Rabelais invente alors une nouvelle étymologie fantaisiste de ce nom, impliquant la jument. Ce passage correspond à une « phase de développement du héros », qui est « proche de son gros cheval comme il serait proche d'un petit chien »[32].
La Beauce est recouverte d'une vaste forĂȘt de 35 lieues de long et 17 de large, infestĂ©e de mouches et de frelons s'attaquant aux chevaux. PiquĂ©e par plusieurs d'entre eux alors qu'elle s'y est engagĂ©e, la Grand Jument se dĂ©fend Ă l'aide de sa queue. Elle rue et fouette l'air dans tous les sens, ce qui a pour effet de raser la totalitĂ© de la forĂȘt. Ă la place de celle-ci s'Ă©tend alors une vaste campagne, Ă propos de laquelle Gargantua s'exclame : « Je trouve beau ce. » D'oĂč le nom de Beauce donnĂ© Ă la rĂ©gion traversĂ©e[45],[18],[24].
Gargantua prend plaisir en voyant les saccages de sa monture, mais se garde de le montrer, ce qui est typiquement une rĂ©action d'adolescent[32]. La jument se livre finalement au travail de dĂ©frichage tel que l'effectuaient les paysans de l'Ă©poque[46]. Cet Ă©pisode tĂ©moigne d'une perception de la forĂȘt comme d'un lieu hostile, et de la campagne dĂ©frichĂ©e comme un beau spectacle[47], mais la Beauce est rĂ©putĂ©e Ă la mĂȘme Ă©poque pour ĂȘtre un pays monotone et plat sans repĂšres[48]. La dĂ©forestation est alors au centre de tensions entre lâautoritĂ© royale, la bourgeoisie et les paysans[49]. Cet Ă©pisode pourrait reflĂ©ter la lutte contre le « pĂąturage illicite » du bĂ©tail et des chevaux dans les zones forestiĂšres[50], d'autant que la monture de Gargantua appartient aux types d'animaux interdits de pĂąture dans les forĂȘts[51].
Cet Ă©pisode est prĂ©sent dans les Chroniques, avec quelques diffĂ©rences puisque la destruction des forĂȘts de Champagne y prĂ©cĂšde celle de la Beauce[46].
Note
[modifier | modifier le code]- 1 2 Dans lâĆuvre de Rabelais, Olone, en Thalmondoys est un port imaginaire qui correspondrait au port des Sables-d'Olonne, en VendĂ©e, trĂšs actif Ă l'Ă©poque de l'auteur.
Références
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Bibliographie
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